Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna, se défendit d'avoir perdu. Il était furieux.

—La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma parole d'honneur!… Demain, il faudra voir.

Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus.

A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux, avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre eux.

Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les deux époux se ressemblaient étonnamment.

—Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans, on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier.

—Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre.

—En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un
Macquart, moi je suis une Rougon.

Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une branche bâtarde des Rougon.

—Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père.