Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis, elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules, se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre.
Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait pour un brave homme.
—Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les choses simplement…. Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous…. Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en veuille et qu'on l'accuse de fierté.
Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage. Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant jusqu'aux talons de son hôte.
Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une fois, presque gaiement:
—Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent à l'église…. Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma mère disait que le bon Dieu venait chez nous.
Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de conduire au suicide.
—Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde. Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles oubliaient tout, elles étaient à Dieu.
Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine.
—Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur.