—J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse aventure, effrayait un peu.
—Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé, en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas foi dans ton projet…. Cela décidera ces dames, tu verras…. Elles seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira plus que toutes les autres…. Et si tu te trouvais embarrassée, viens me consulter.
Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en face, avec son sourire pointu de vieille:
—Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle.
—Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin, où je dois voir l'architecte du diocèse.
Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux.
A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée prendre son avis chez lui.
L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat, où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort de transformer complètement cette ruine; il promettait même des merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur donner une idée de la façade.
—Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions à quoi nous en tenir…. Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce pas?
L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement, avec un soupir étouffé.