—Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à vous deux … C'est une belle invention.
Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement, racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme la Gazette de Plassans publiait ces listes, avec le chiffre des versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue rivalisèrent entre elles de générosité.
Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les attaques de ses ennemis.
Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus, dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée. De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure.
—Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en odeur de sainteté, maintenant … Et dire que j'étais le seul à vous défendre, il n'y a pas six mois!… Cependant, à votre place, je me méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous.
Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui demandant obligeamment des nouvelles de sa santé.
Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M. Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la pente des terrains.
—Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, murmura-t-il.
Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion religieuse.