En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout.
Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe:
—Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins.
L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là, Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis, apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade. Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive, quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses. Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures, l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas, un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la grille. Elle resta là.
Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient, prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse dans quelque chose d'innomé.
Le bruit d'une voix la tira de cette extase.
—Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue, mais je ne pouvais quitter….
Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle.
—Vous aviez à me parler? demanda-t-il.
Elle fit un effort, chercha à se souvenir.