On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces commérages.
—L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout et n'a rien de choquant.
Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce dernier dans la société de Plassans.
Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit simplement:
—Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le besoin de raconter les affaires à une soutane?
D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint.
—Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis…. Je te promets de ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche devant quelqu'un!
Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare.
—Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. C'est bien assez déjà de perdre ton temps … Écoute, ma bonne, je te remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu prendras l'argent sur ta toilette.
Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux rouges.