—Non, non, mon cher, disait-il avec son accent provençal, qu'il exagérait encore quand il voulait donner du sel à une plaisanterie, n'embrouillons pas nos comptes....
Vous êtes le seul homme à Paris auquel j'ai juré de ne jamais rien devoir.
Larsonneau se contentait de lui insinuer que sa femme était un gouffre. Il lui conseillait de ne plus lui donner un sou, pour qu'elle leur cédât immédiatement sa part de propriété. Il aurait préféré n'avoir affaire qu'à lui. Il le tâtait parfois, il poussait les choses jusqu'à dire, de son air las et indifférent de viveur:
—Il faudra pourtant que je mette un peu d'ordre dans mes papiers.... Votre femme m'épouvante, mon bon. Je ne veux pas qu'on pose chez moi les scellés sur certaines pièces.
Saccard n'était pas homme à supporter patiemment de pareilles allusions, quand il savait surtout à quoi s'en tenir sur l'ordre froid et méticuleux qui régnait dans les bureaux du personnage. Toute sa petite personne rusée et active se révoltait contre les peurs que cherchait à lui faire ce grand bellâtre d'usurier en gants jaunes. Le pis était qu'il se sentait pris de frissons quand il pensait à un scandale possible; et il se voyait exilé brutalement par son frère, vivant en Belgique de quelque négoce inavouable. Un jour, il se fâcha, il alla jusqu'à tutoyer Larsonneau.
—Écoute, mon petit, lui dit-il, tu es un gentil garçon, mais tu ferais bien de me rendre la pièce que tu sais. Tu verras que ce bout de papier finira par nous fâcher.
L'autre fit l'étonné, serra les mains de son «cher maître», en l'assurant de son dévouement. Saccard regretta son impatience d'une minute. Ce fut à cette époque qu'il songea sérieusement à se rapprocher de sa femme; il pouvait avoir besoin d'elle contre son complice, et il se disait encore que les affaires se traitaient merveilleusement bien sur l'oreiller. Le baiser sur le cou devint peu à peu la révélation de toute une nouvelle tactique.
D'ailleurs, il n'était pas pressé, il ménageait ses moyens. Il mit tout l'hiver à mûrir son plan, tiraillé par cent affaires plus embrouillées les unes que les autres.
Ce fut pour lui un hiver terrible, plein de secousses, une campagne prodigieuse, pendant laquelle il fallut chaque jour vaincre la faillite. Loin de restreindre son train de maison, il donna fête sur fête. Mais, s'il parvint à faire face à tout, il dut négliger Renée, qu'il réservait pour son coup de triomphe, lorsque l'opération de Charonne serait mûre.
Il se contenta de préparer le dénouement, en continuant à ne plus lui donner de l'argent que par l'entremise de Larsonneau. Quand il pouvait disposer de quelques milliers de francs, et qu'elle criait misère, il les lui apportait, en disant que les hommes de Larsonneau exigeaient un billet du double de la somme. Cette comédie l'amusait énormément, l'histoire de ces billets le ravissait par le roman qu'ils mettaient dans l'affaire. Même au temps de ses bénéfices les plus nets, il avait servi la pension de sa femme d'une façon très irrégulière, lui faisant des cadeaux princiers, lui abandonnant des poignées de billets de banque, puis la laissant aux abois pour une misère pendant des semaines. Maintenant qu'il se trouvait sérieusement embarrassé, il parlait des charges de la maison, il la traitait en créancier, auquel on ne veut pas avouer sa ruine, et qu'on fait patienter avec des histoires. Elle l'écoutait à peine; elle signait tout ce qu'il voulait; elle se plaignait seulement de ne pouvoir signer davantage.