Un gros homme affirmait que l'empereur était le monsieur qui tournait le dos au cocher, à gauche. Quelques mains se levèrent pour saluer. Mais Saccard, qui avait retiré son chapeau, avant même que les piqueurs eussent passé, attendit que la voiture impériale se trouvât juste en face de lui, et alors il cria de sa grosse voix provençale:

—Vive l'empereur!

L'empereur, surpris, se tourna, reconnut sans doute l'enthousiaste, rendit le salut en souriant. Et tout disparut dans le soleil, les équipages se refermèrent, Renée n'aperçut plus, au-dessus des crinières, entre les dos des laquais, que les calottes vertes des piqueurs, qui sautaient avec leurs glands d'or.

Elle resta un moment les yeux grands ouverts, pleins de cette apparition, qui lui rappelait une autre heure de sa vie.

Il lui semblait que l'empereur, en se mêlant à la file des voitures, venait d'y mettre le dernier rayon nécessaire, et de donner un sens à ce défilé triomphal. Maintenant, c'était une gloire. Toutes ces roues, tous ces hommes décorés, toutes ces femmes étalées languissamment s'en allaient dans l'éclair et le roulement du landau impérial.

Cette sensation devint si aiguë et si douloureuse, que la jeune femme éprouva l'impérieux besoin d'échapper à ce triomphe, à ce cri de Saccard qui lui sonnait encore aux oreilles, à cette vue du père et du fils, les bras unis, causant et marchant à petits pas. Elle chercha, les mains sur la poitrine, comme brûlée par un feu intérieur; et ce fut avec une soudaine espérance de soulagement, de fraîcheur salutaire qu'elle se pencha et dit au cocher:

—A l'hôtel Béraud!

La cour avait sa froideur de cloître, Renée fit le tour des arcades, heureuse de l'humidité qui lui tombait sur les épaules. Elle s'approcha de l'auge verte de mousse, polie sur les bords par l'usure; elle regarda la tête de lion à demi effacée, la gueule entrouverte, qui jetait un filet d'eau par un tube de fer. Que de fois elle et Christine avaient pris cette tête entre leurs bras de gamines, pour se pencher, pour arriver jusqu'au filet d'eau, dont elles aimaient à sentir le jaillissement glacé sur leurs petites mains. Puis elle monta le grand escalier silencieux, elle aperçut son père au fond de l'enfilade des vastes pièces; il redressait sa haute taille, il s'enfonçait lentement dans l'ombre de la vieille demeure, de cette solitude hautaine où il s'était absolument cloîtré depuis la mort de sa sœur; et elle songea aux hommes du Bois, à cet autre vieillard, au baron Gouraud, qui faisait rouler sa chair au soleil, sur des oreillers. Elle monta encore, elle prit les corridors, les escaliers de service, elle fit le voyage de la chambre des enfants. Quand elle arriva tout en haut, elle trouva la clef au clou habituel, une grosse clef rouillée, où les araignées avaient filé leur toile. La serrure jeta un cri plaintif. Que la chambre des enfants était triste! Elle eut un serrement de cœur à la retrouver si vide, si grise, si muette. Elle referma la porte de la volière laissée ouverte, avec la vague idée que ce devait être par cette porte que s'étaient envolées les joies de son enfance. Devant les jardinières, pleines encore d'une terre durcie et fendillée comme de la fange sèche, elle s'arrêta, elle cassa de ses doigts une tige de rhododendron; ce squelette de plante, maigre et blanc de poussière, était tout ce qu'il restait de leurs vivantes corbeilles de verdure. Et la natte, la natte elle-même, déteinte, mangée par les rats, s'étalait avec une mélancolie de linceul qui attend depuis des années la morte promise. Dans un coin, au milieu de ce désespoir muet, de cet abandon dont le silence pleurait, elle retrouva une de ses anciennes poupées; tout le son avait coulé par un trou, et la tête de porcelaine continuait à sourire de ses lèvres d'émail, au-dessus de ce corps mou, que des folies de poupée semblaient avoir épuisé.

Renée étouffait, au milieu de cet air gâté de son premier âge. Elle ouvrit la fenêtre, elle regarda l'immense paysage. Là, rien n'était sali. Elle retrouvait les éternelles joies, les éternelles jeunesses du grand air. Derrière elle, le soleil devait baisser; elle ne voyait que les rayons de l'astre à son coucher jaunissant avec des douceurs infinies ce bout de ville qu'elle connaissait si bien.

C'était comme une chanson dernière du jour, un refrain de gaieté qui s'endormait lentement sur toutes choses.