Aristide, en venant à Paris, avait surtout compté sur Eugène qui, après avoir été un des agents les plus actifs du coup d'État, était à cette heure une puissance occulte, un petit avocat dans lequel naissait un grand homme politique. Mais, par une superstition de joueur il ne voulut pas aller frapper ce soir-là à la porte de son frère. Il regagna lentement la rue Saint-Jacques, songeant à Eugène avec une envie sourde, regardant ses pauvres vêtements encore couverts de la poussière du voyage, et cherchant à se consoler en reprenant son rêve de richesse. Ce rêve lui-même était devenu amer. Parti par un besoin d'expansion, mis en joie par l'activité boutiquière de Paris, il rentra, irrité du bonheur qui lui semblait courir les rues, rendu plus féroce, s'imaginant des luttes acharnées, dans lesquelles il aurait plaisir à battre et à duper cette foule qui l'avait coudoyé sur les trottoirs.
Jamais il n'avait ressenti des appétits aussi larges, des ardeurs aussi immédiates de jouissance.
Le lendemain, au jour, il était chez son frère. Eugène habitait deux grandes pièces froides, à peine meublées, qui glacèrent Aristide. Il s'attendait à trouver son frère vautré en plein luxe. Ce dernier travaillait devant une petite table noire. Il se contenta de lui dire, de sa voix lente, avec un sourire:
—Ah! c'est toi, je t'attendais. Aristide fut très aigre. Il accusa Eugène de l'avoir laissé végéter, de ne pas même lui avoir fait l'aumône d'un bon conseil, pendant qu'il pataugeait en province.
Il ne devait jamais se pardonner d'être resté républicain jusqu'au Décembre; c'était sa plaie vive, son éternelle confusion. Eugène avait tranquillement repris sa plume.
Quand il eut fini:
—Bah! dit-il, toutes les fautes se réparent. Tu es plein d'avenir.
Il prononça ces mots d'une voix si nette, avec un regard si pénétrant, qu'Aristide baissa la tête, sentant que son frère descendait au plus profond de son être.
Celui-ci continua avec une brutalité amicale:
—Tu viens pour que je te place, n'est-ce pas? J'ai déjà songé à toi, mais je n'ai encore rien trouvé. Tu comprends, je ne puis te mettre n'importe où. Il te faut un emploi où tu fasses ton affaire sans danger pour toi ni pour moi.... Ne te récrie pas, nous sommes seuls, nous pouvons nous dire certaines choses....