—Vous en serez, murmura-t-il, il faut que vous en soyez.
Il fut supérieur dans toute cette affaire. Il poussa la prudence jusqu'à ne pas rendre le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche complices l'un de l'autre. Il les visita séparément, leur glissa un mot à l'oreille en faveur d'un de ses amis qui allait être exproprié, rue de la Pépinière; il eut bien soin de dire à chacun des deux compères qu'il ne parlerait de cette affaire à aucun autre membre de la commission, que c'était une chose en l'air, mais qu'il comptait sur toute sa bienveillance.
L'agent voyer avait eu raison de craindre et de prendre ses précautions. Quand le dossier relatif à son immeuble arriva devant la commission des indemnités, il se trouva justement qu'un des membres habitait la rue d'Astorg et connaissait la maison. Ce membre se récria sur le chiffre de cinq cent mille francs que, selon lui, on devait réduire de plus de moitié. Aristide avait eu l'impudence de faire demander sept cent mille francs. Ce jour-là, M. Toutin-Laroche, d'ordinaire très désagréable pour ses collègues, était d'une humeur plus massacrante encore que de coutume. Il se fâcha, il prit la défense des propriétaires.
—Nous sommes tous propriétaires, messieurs, criait-il.... L'empereur veut faire de grandes choses, ne lésinons pas sur des misères.... Cette maison doit valoir les cinq cent mille francs; c'est un de nos hommes, un employé de la Ville, qui a fixé ce chiffre.... Vraiment, on dirait que nous vivons dans la forêt de Bondy; vous verrez que nous finirons par nous soupçonner entre nous.
Le baron Gouraud, appesanti sur son siège, regardait du coin de l'œil, d'un air surpris, M. Toutin-Laroche jetant feu et flamme en faveur du propriétaire de la rue de la Pépinière. Il eut un soupçon. Mais, en somme, comme cette sortie violente le dispensait de prendre la parole, il se mit à hocher doucement la tête, en signe d'approbation absolue. Le membre de la rue d'Astorg résistait, révolté, ne voulant pas plier devant les deux tyrans de la commission dans une question où il était plus compétent que ces messieurs. Ce fut alors que M. Toutin-Laroche, ayant remarqué les signes approbatifs du baron, s'empara vivement du dossier et dit d'une voix sèche:
—C'est bien. Nous éclaircirons vos doutes.... Si vous le permettez, je me charge de l'affaire, et le baron Gouraud fera l'enquête avec moi.
—Oui, oui, dit gravement le baron, rien de louche ne doit entacher nos décisions.
Le dossier avait déjà disparu dans les vastes poches de M. Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quai, comme ils sortaient, les deux compères se regardèrent sans rire. Ils se sentaient complices, ce qui redoublait leur aplomb. Deux esprits vulgaires eussent provoqué une explication; eux continuèrent à plaider la cause des propriétaires, comme si on eût pu les entendre encore, et à déplorer l'esprit de méfiance qui se glissait partout. Au moment où ils allaient se quitter:
—Ah! j'oubliais, mon cher collègue, dit le baron avec un sourire, je pars tout à l'heure pour la campagne.
Vous seriez bien aimable d'aller faire sans moi cette petite enquête.... Et surtout ne me vendez pas, ces messieurs se plaignent de ce que je prends trop de vacances.