D'abord, il joua à coup sûr, répétant son premier succès, achetant les immeubles qu'il savait menacés de la pioche, et employant ses amis pour obtenir de grosses indemnités. Il vint un moment où il eut cinq ou six maisons, ces maisons qu'il regardait si étrangement autrefois, comme des connaissances à lui, lorsqu'il n'était qu'un pauvre agent voyer. Mais c'était là l'enfance de l'art. Quand il avait usé les baux, comploté avec les locataires, volé l'État et les particuliers, la finesse n'était pas grande, et il pensait que le jeu ne valait pas la chandelle.
Aussi mit-il bientôt son génie au service de besognes plus compliquées.
Saccard inventa d'abord le tour des achats d'immeubles faits sous le manteau pour le compte de la Ville grand nombre de maisons, espérant user les baux et congédier les locataires sans indemnité. Mais ces acquisitions furent considérées comme de véritables expropriations, et elle dut payer. Ce fut alors que Saccard offrit d'être le prête-nom de la Ville; il achetait, usait les baux, et, moyennant un pot-de-vin, livrait l'immeuble au moment fixé. Et même il finit par jouer double jeu; il achetait pour la Ville et pour le préfet. Quand l'affaire était par trop tentante, il escamotait la maison.
L'État payait. On récompensa ses complaisances en lui concédant des bouts de rues, des carrefours projetés, qu'il rétrocédait avant même que la voie nouvelle fût commencée. C'était un jeu féroce; on jouait sur les quartiers à bâtir comme on joue sur un titre de rente!
Certaines dames, de jolies filles, amies intimes de hauts fonctionnaires, étaient de la partie; une d'elles, dont les dents blanches sont célèbres, a croqué, à plusieurs reprises, des rues entières. Saccard s'affamait, sentait ses désirs s'accroître, à voir ce ruissellement d'or qui lui glissait entre les mains. Il lui semblait qu'une mer de pièces de vingt francs s'élargissait autour de lui, de lac devenait océan, emplissait l'immense horizon avec un bruit de vagues étrange, une musique métallique qui lui chatouillait le cœur; et il s'aventurait, nageur plus hardi chaque jour, plongeant, reparaissant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, traversant cette immensité par les temps clairs et par les orages, comptant sur ses forces et son adresse pour ne jamais aller au fond.
Paris s'abîmât alors dans un nuage de plâtre. Les temps prédits par Saccard, sur les buttes Montmartre, étaient venus. On taillait la cité à coups de sabre, et il était de toutes les entailles, de toutes les blessures. Il avait des décombres à lui aux quatre coins de la ville.
Rue de Rome, il fut mêlé à cette étonnante histoire du trou qu'une compagnie creusa, pour transporter cinq ou six mille mètres cubes de terre et faire croire à des travaux gigantesques, et qu'on dut ensuite reboucher, en rapportant la terre de Saint-Ouen, lorsque la compagnie eut fait faillite. Lui s'en tira la conscience nette, les poches pleines, grâce à son frère Eugène, qui voulut bien intervenir. A Chaillot, il aida à éventrer la butte, à la jeter dans un bas-fond, pour faire passer le boulevard qui va de l'Arc de Triomphe au pont de l'Alma. Du côté de Passy, ce fut lui qui eut l'idée de semer les déblais du Trocadéro sur le plateau, de sorte que la bonne terre se trouve aujourd'hui à deux mètres de profondeur, et que l'herbe elle-même refuse de pousser dans ces gravats. On l'aurait retrouvé sur vingt points à la fois, à tous les endroits où il y avait quelque obstacle insurmontable, un déblai dont on ne savait que faire, un remblai qu'on ne pouvait exécuter, un bon amas de terre et de plâtras où s'impatientait la hâte fébrile des ingénieurs, que lui fouillait de ses ongles, et dans lequel il finissait toujours par trouver quelque pot-de-vin ou quelque opération de sa façon. Le même jour, il courait des travaux de l'Arc de Triomphe à ceux du boulevard Saint-Michel, des déblais du boulevard Malesherbes aux remblais de Chaillot, traînant avec lui une armée d'ouvriers, d'huissiers, d'actionnaires, de dupes et de fripons.
Mais sa gloire la plus pure était le Crédit viticole, qu'il avait fondé avec Toutin-Laroche. Celui-ci s'en trouvait le directeur officiel; lui ne paraissait que comme membre du conseil de surveillance. Eugène, en cette circonstance, avait encore donné un bon coup de main à son frère. Grâce à lui, le gouvernement autorisa la compagnie, et la surveilla avec une grande bonhomie.
En une délicate circonstance, comme un journal mal pensant se permettait de critiquer une opération de cette compagnie, le Moniteur alla jusqu'à publier une note interdisant toute discussion sur une maison si honorable, et que l'État daignait patronner. Le Crédit viticole s'appuyait sur un excellent système financier: il prêtait aux cultivateurs la moitié du prix d'estimation de leurs biens, garantissait le prêt par une hypothèque, et touchait des emprunteurs les intérêts, augmentés d'un acompte d'amortissement. Jamais mécanisme ne fut plus digne ni plus sage. Eugène avait déclaré à son frère, avec un fin sourire, que les Tuileries voulaient qu'on fût honnête.
M. Toutin-Laroche interpréta ce désir en laissant ponctionner tranquillement la machine des prêts aux cultivateurs, et en établissant à côté une maison de banque qui attirait à elle les capitaux et qui jouait avec fièvre, se lançant dans toutes les aventures. Grâce à l'impulsion formidable que le directeur lui donna, le Crédit viticole eut bientôt une réputation de solidité et de prospérité à toute épreuve. Au début, pour lancer d'un coup, à la Bourse, une masse d'actions fraîchement détachées de la souche, et leur donner l'aspect de titres ayant déjà beaucoup circulé, Saccard eut l'ingéniosité de les faire piétiner et battre, pendant toute une nuit, par les garçons de recette armés de balais de bouleau. On eût dit une succursale de la Banque. L'hôtel, occupé par les bureaux, avec sa cour pleine d'équipages, ses grillages sévères, son large perron et son escalier monumental, ses enfilades de cabinets luxueux, son monde d'employés et de laquais en livrée, semblait être le temple grave et digne de l'argent; et rien ne frappait le public d'une émotion plus religieuse que le sanctuaire, que la Caisse, où conduisait un corridor d'une nudité sacrée, et où l'on apercevait le coffre-fort, le dieu, accroupi, scellé au mur, trapu et dormant, avec ses trois serrures, ses flancs épais, son air de brute divine.