— Vois-tu, par là, nous pourrions nous replier sur Mézières.
Mais, à cette minute même, un premier coup de canon partit de Saint-Menges. Dans les fonds, traînaient encore des lambeaux de brouillard, et rien n'apparaissait, qu'une masse confuse, en marche dans le défilé de Saint-Albert.
— Ah! les voici, reprit Maurice qui baissa instinctivement la voix, sans nommer les Prussiens. Nous sommes coupés, c'est fichu!
Il n'était pas huit heures. Le canon, qui redoublait du côté de Bazeilles, se faisait aussi entendre à l'est, dans le vallon de la Givonne, qu'on ne pouvait voir: c'était le moment où l'armée du prince royal de Saxe, au sortir du bois Chevalier, abordait le 1er corps, en avant de Daigny. Et, maintenant que le XIe corps Prussien, en marche vers Floing, ouvrait le feu sur les troupes du général Douay, la bataille se trouvait engagée de toutes parts, du sud au nord, sur cet immense périmètre de plusieurs lieues.
Maurice venait d'avoir conscience de l'irréparable faute qu'on avait commise, en ne se retirant pas sur Mézières, pendant la nuit. Mais, pour lui, les conséquences restaient confuses. Seul, un sourd instinct du danger lui faisait regarder avec inquiétude les hauteurs voisines, qui dominaient le plateau de l'Algérie. Si l'on n'avait pas eu le temps de battre en retraite, pourquoi ne s'était-on pas décidé à occuper ces hauteurs, en s'adossant contre la frontière, quitte à passer en Belgique, dans le cas où l'on serait culbuté? Deux points surtout semblaient menaçants, le mamelon du Hattoy, au-dessus de Floing, à gauche, et le calvaire d'Illy, une croix de pierre entre deux tilleuls, à droite. La veille, le général Douay avait fait occuper le Hattoy par un régiment, qui, dès le petit jour, s'était replié, trop en l'air. Quant au calvaire d'Illy, il devait être défendu par l'aile gauche du 1er corps. Les terres s'étendaient entre Sedan et la forêt des Ardennes, vastes et nues, profondément vallonnées; et la clef de la position était visiblement là, au pied de cette croix et de ces deux tilleuls, d'où l'on balayait toute la contrée environnante.
Trois autres coups de canon retentirent. Puis, ce fut toute une salve. Cette fois, on avait vu une fumée monter d'un petit coteau, à gauche de Saint-Menges.
— Allons, dit Jean, c'est notre tour.
Pourtant, rien n'arrivait. Les hommes, toujours immobiles, l'arme au pied, n'avaient d'autre amusement que de regarder la belle ordonnance de la deuxième division, rangée devant Floing, et dont la gauche, placée en potence, était tournée vers la Meuse, pour parer à une attaque de ce côté. Vers l'est, se déployait la troisième division, jusqu'au bois de la Garenne, en dessous d'Illy, tandis que la première, très entamée à Beaumont, se trouvait en seconde ligne. Pendant la nuit, le génie avait travaillé à des ouvrages de défense. Même, sous le feu commençant des Prussiens, on creusait encore des tranchées-Abris, on élevait des épaulements.
Mais une fusillade éclata, dans le bas de Floing, tout de suite éteinte du reste, et la compagnie du capitaine Beaudoin reçut l'ordre de se reporter de trois cents mètres en arrière. On arrivait dans un vaste carré de choux, lorsque le capitaine cria, de sa voix brève:
— Tous les hommes par terre!