— Attendez-moi donc! Vous êtes aussi enragée que votre mari, ma parole!
D'ailleurs, une nouvelle voiture d'ambulance entrait, ils durent la laisser passer. Celle-ci, plus petite, à deux roues seulement, contenait deux grands blessés, couchés sur des sangles. Le premier qu'on descendit, avec toutes sortes de précautions, n'était plus qu'une masse de chairs sanglantes, une main cassée, le flanc labouré par un éclat d'obus. Le second avait la jambe droite broyée. Et tout de suite Bouroche, faisant placer celui-ci sur la toile cirée du matelas, commença la première opération, au milieu du continuel va-et-vient des infirmiers et de ses aides. Madame Delaherche et Gilberte, assises près de la pelouse, roulaient des bandes.
Dehors, Delaherche avait rattrapé Henriette.
— Voyons, ma chère Madame Weiss, vous n'allez pas faire cette folie… Comment voulez-vous rejoindre Weiss là-bas? Il ne doit même plus y être, il s'est sans doute jeté à travers champs pour revenir… Je vous assure que Bazeilles est inabordable.
Mais elle ne l'écoutait pas, marchait plus vite, s'engageait dans la rue du Ménil, pour gagner la porte de Balan. Il était près de neuf heures, et Sedan n'avait plus le frisson noir du matin, le réveil désert et tâtonnant, dans l'épais brouillard. Un soleil lourd découpait nettement les ombres des maisons, le pavé s'encombrait d'une foule anxieuse, que traversaient de continuels galops d'estafettes. Des groupes surtout se formaient autour des quelques soldats sans armes qui étaient rentrés déjà, les uns blessés légèrement, les autres dans une exaltation nerveuse extraordinaire, gesticulant et criant. Et pourtant la ville aurait encore eu à peu près son aspect de tous les jours, sans les boutiques aux volets clos, sans les façades mortes, où pas une persienne ne s'ouvrait. Puis, c'était ce canon, ce canon continu, dont toutes les pierres, le sol, les murs, jusqu'aux ardoises des toits, tremblaient.
Delaherche était en proie à un combat intérieur fort désagréable, partagé entre son devoir d'homme brave qui lui commandait de ne pas quitter Henriette, et sa terreur de refaire le chemin de Bazeilles sous les obus. Tout d'un coup, comme ils arrivaient à la porte de Balan, un flot d'officiers à cheval qui rentraient, les sépara. Des gens s'écrasaient près de cette porte, attendant des nouvelles. Vainement, il courut, chercha la jeune femme: elle devait être hors de l'enceinte, hâtant le pas sur la route. Et, sans pousser le zèle plus loin, il se surprit à dire tout haut:
— Ah, tant pis! c'est trop bête!
Alors, Delaherche flâna dans Sedan, en bourgeois curieux qui ne voulait rien perdre du spectacle, travaillé cependant d'une inquiétude croissante. Qu'est-ce que tout cela allait devenir? Et, si l'armée était battue, la ville n'aurait-elle pas à souffrir beaucoup? Les réponses à ces questions qu'il se posait restaient obscures, trop dépendantes des événements. Mais il n'en commençait pas moins à trembler pour sa fabrique, son immeuble de la rue Maqua, d'où il avait du reste déménagé toutes ses valeurs, enfouies en un lieu sûr. Il se rendit à l'Hôtel de Ville, y trouva le conseil municipal siégeant en permanence, s'y oublia longtemps, sans rien apprendre de nouveau, sinon que la bataille tournait fort mal. L'armée ne savait plus à qui obéir, rejetée en arrière par le général Ducrot, pendant les deux heures où il avait eu le commandement, ramenée en avant par le général de Wimpffen, qui venait de lui succéder; et ces oscillations incompréhensibles, ces positions qu'il fallait reconquérir après les avoir abandonnées, toute cette absence de plan et d'énergique direction précipitait le désastre.
Puis, Delaherche poussa jusqu'à la Sous-Préfecture, pour savoir si l'empereur n'avait pas reparu. On ne put lui donner que des nouvelles du maréchal De Mac-Mahon, dont un chirurgien avait pansé la blessure peu dangereuse, et qui était tranquillement dans son lit. Mais, vers onze heures, comme il battait de nouveau le pavé, il fut arrêté un instant, dans la Grande-Rue, devant l'hôtel de l'Europe, par un lent cortège, des cavaliers couverts de poussière, dont les mornes chevaux marchaient au pas. Et, à la tête, il reconnut l'empereur, qui rentrait après avoir passé quatre heures sur le champ de bataille. La mort n'avait pas voulu de lui, décidément. Sous la sueur d'angoisse de cette marche au travers de la défaite, le fard s'en était allé des joues, les moustaches cirées s'étaient amollies, pendantes, la face terreuse avait pris l'hébètement douloureux d'une agonie. Un officier, qui descendit devant l'hôtel, se mit à expliquer au milieu d'un groupe la route parcourue, de la Moncelle à Givonne, tout le long de la petite vallée, parmi les soldats du 1er corps, que les saxons avaient refoulés sur la rive droite du ruisseau; et l'on était revenu par le chemin creux du fond de Givonne, dans un tel encombrement déjà, que même, si l'empereur avait désiré retourner sur le front des troupes, il n'aurait pu le faire que très difficilement. D'ailleurs, à quoi bon?
Comme Delaherche écoutait ces détails, une détonation violente ébranla le quartier. C'était un obus qui venait de démolir une cheminée, rue sainte-Barbe, près du donjon. Il y eut un sauve-qui- peut, des cris de femmes s'élevèrent. Lui, s'était collé contre un mur, lorsqu'une nouvelle détonation brisa les vitres d'une maison voisine. Cela devenait terrible, si l'on bombardait Sedan; et il rentra au pas de course rue Maqua, il fut pris d'un tel besoin de savoir, qu'il ne s'arrêta point, monta vivement sur les toits, ayant là-haut une terrasse, d'où l'on dominait la ville et les environs.