Dans la confusion de la retraite, le long du canal du Rhône au Rhin, près du pont, le 106e dut s'arrêter, au premier kilomètre de l'étape. Les ordres de marche, mal donnés et plus mal exécutés encore, venaient d'accumuler là toute la deuxième division; et le passage était si étroit, un passage de cinq mètres à peine, que le défilé s'éternisait.
Deux heures s'écoulèrent, le 106e attendait toujours, immobile, devant l'interminable flot qui passait devant lui. Les hommes debout, sous le soleil ardent, le sac au dos, l'arme au pied, finissaient par se révolter d'impatience.
— Paraît que nous sommes de l'arrière-garde, dit la voix blagueuse de Loubet.
Mais Chouteau s'emporta.
— C'est pour se foutre de nous qu'ils nous font cuire. Nous étions là les premiers, nous aurions dû filer.
Et, comme, de l'autre côté du canal, par la vaste plaine fertile, par les chemins plats, entre les houblonnières et les blés mûrs, on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des troupes, qui refaisaient en sens inverse le chemin déjà fait la veille, des ricanements circulèrent, toute une moquerie furieuse.
— Ah! nous nous cavalons! reprit Chouteau! Eh bien! Elle est rigolo, leur marche à l'ennemi, dont ils nous bourrent les oreilles, depuis l'autre matin… Non, vrai, c'est trop crâne! On arrive, et puis on refout le camp, sans avoir seulement le temps d'avaler sa soupe!
L'enragement des rires augmenta, et Maurice, qui était près de Chouteau, lui donnait raison. Puisqu'on restait là, comme des pieux, à attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas laissés faire tranquillement bouillir la soupe et la manger? La faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite renversée trop tôt, sans qu'ils pussent comprendre la nécessité de cette précipitation, qui leur paraissait imbécile et lâche. De fameux lièvres, tout de même!
Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu'il accusait de la mauvaise tenue de ses hommes.
Attiré par le bruit, le capitaine Beaudoin s'était approché.