Et c'était vrai, elle se releva, elle marcha dès lors parmi les balles avec une insouciance de créature dégagée d'elle-même, qui ne raisonne plus, qui donne sa vie. Elle ne cherchait même plus à se protéger, allant tout droit, la tête haute, n'allongeant le pas que dans le désir d'arriver. Les projectiles s'écrasaient autour d'elle, vingt fois elle manqua d'être tuée, sans paraître le savoir. Sa hâte légère, son activité de femme silencieuse, semblaient l'aider, la faire passer si fine, si souple dans le péril, qu'elle y échappait. Elle était enfin à Bazeilles, elle coupa au milieu d'un champ de luzerne, pour rejoindre la route, la grande rue qui traverse le village. Comme elle y débouchait, elle reconnut sur la droite, à deux cents pas, sa maison qui brûlait, sans qu'on vît les flammes au grand soleil, le toit à demi effondré déjà, les fenêtres vomissant des tourbillons de fumée noire. Alors, un galop l'emporta, elle courut à perdre haleine.
Weiss, dès huit heures, s'était trouvé enfermé là, séparé des troupes qui se repliaient. Tout de suite, le retour à Sedan était devenu impossible, car les Bavarois, débordant par le parc de Montivilliers, avaient coupé la ligne de retraite. Il était seul, avec son fusil et les cartouches qui lui restaient, lorsqu'il aperçut devant sa porte une dizaine de soldats, demeurés comme lui en arrière, isolés de leurs camarades, cherchant des yeux un abri, pour vendre au moins chèrement leur peau. Vivement, il descendit leur ouvrir, et la maison dès lors eut une garnison, un capitaine, un caporal, huit hommes, tous hors d'eux, enragés, résolus à ne pas se rendre.
— Tiens! Laurent, vous en êtes! s'écria Weiss, surpris de voir parmi eux un grand garçon maigre, qui tenait un fusil, ramassé à côté de quelque cadavre.
Laurent, en pantalon et en veste de toile bleue, était un garçon jardinier du voisinage, âgé d'une trentaine d'années, et qui avait perdu récemment sa mère et sa femme, emportées par la même mauvaise fièvre.
— Pourquoi donc que je n'en serais pas?
Répondit-il. Je n'ai que ma carcasse, je puis bien la donner… Et puis, vous savez, ça m'amuse, à cause que je ne tire pas mal, et que ça va être drôle d'en démolir un à chaque coup, de ces bougres-là!
Déjà, le capitaine et le caporal inspectaient la maison. Rien à faire du rez-de-chaussée, on se contenta de pousser les meubles contre la porte et les fenêtres, pour les barricader le plus solidement possible. Ce fut ensuite dans les trois petites pièces du premier étage et dans le grenier qu'ils organisèrent la défense, approuvant du reste les préparatifs déjà faits par Weiss, les matelas garnissant les persiennes, les meurtrières ménagées de place en place, entre les lames. Comme le capitaine se hasardait à se pencher, pour examiner les alentours, il entendit des cris, des larmes d'enfant.
— Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
Weiss revit alors, dans la teinturerie voisine, le petit Auguste malade, la face pourpre de fièvre entre ses draps blancs, demandant à boire, appelant sa mère, qui ne pouvait plus lui répondre, gisante sur le carreau, la tête broyée. Et, à cette vision, il eut un geste douloureux, il répondit:
— Un pauvre petit dont un obus a tué la mère, et qui pleure, là, à côté.