Alors, dans l'entêtement héroïque, lorsque la troisième charge se produisit, Prosper se trouva mêlé à des hussards et à des chasseurs de France. Les régiments se confondaient, ce n'était plus qu'une vague énorme qui se brisait et se reformait sans cesse, pour remporter tout ce qu'elle rencontrait. Il n'avait plus notion de rien, il s'abandonnait à son cheval, ce brave Zéphir qu'il aimait tant et qu'une blessure à l'oreille semblait affoler. Maintenant, il était au centre, d'autres chevaux se cabraient, se renversaient autour de lui, des hommes étaient jetés à terre, comme par un coup de vent, tandis que d'autres, tués raides, restaient en selle, chargeaient toujours, les paupières vides. Et, cette fois, derrière les deux cents mètres que l'on gagna de nouveau, les chaumes reparurent couverts de morts et de mourants. Il y en avait dont la tête s'était enfoncée en terre. D'autres, tombés sur le dos, regardaient le soleil avec des yeux de terreur, sortis des orbites. Puis, c'était un grand cheval noir, un cheval d'officier, le ventre ouvert et qui tâchait vainement de se remettre debout, les deux pieds de devant pris dans ses entrailles. Sous le feu qui redoublait, les ailes tourbillonnèrent une fois encore, se replièrent pour revenir acharnées. Enfin, ce ne fut que le quatrième escadron, à la quatrième reprise, qui tomba dans les lignes Prussiennes. Prosper, le sabre haut, tapa sur des casques, sur des uniformes sombres, qu'il voyait dans un brouillard. Du sang coulait, il remarqua que Zéphir avait la bouche sanglante, et il s'imagina que c'était d'avoir mordu dans les rangs ennemis. La clameur autour de lui devenait telle, qu'il ne s'entendait plus crier, la gorge arrachée pourtant par le hurlement qui devait en sortir. Mais, derrière la première ligne Prussienne, il y en avait une autre, et puis une autre, et puis une autre. L'héroïsme demeurait inutile, ces masses profondes d'hommes étaient comme des herbes hautes où chevaux et cavaliers disparaissaient. On avait beau en raser, il y en avait toujours. Le feu continuait avec une telle intensité, à bout portant, que des uniformes s'enflammèrent. Tout sombra, un engloutissement parmi les baïonnettes, au milieu des poitrines défoncées et des crânes fendus. Les régiments allaient y laisser les deux tiers de leur effectif, il ne restait de cette charge fameuse que la glorieuse folie de l'avoir tentée. Et, brusquement, Zéphir, atteint d'une balle en plein poitrail, s'abattit, écrasant sous lui la hanche droite de Prosper, dont la douleur fut si vive, qu'il perdit connaissance.

Maurice et Jean, qui avaient suivi l'héroïque galop des escadrons, eurent un cri de colère:

— Tonnerre de Dieu, ça ne sert à rien d'être brave!

Et ils continuèrent à décharger leur chassepot, accroupis derrière les broussailles du petit mamelon, où ils se trouvaient en tirailleurs. Rochas lui-même, qui avait ramassé un fusil, faisait le coup de feu. Mais le plateau d'Illy était bien perdu cette fois, les troupes Prussiennes l'envahissaient de toutes parts. Il pouvait être environ deux heures, la jonction s'achevait enfin, le Ve corps et la garde venaient de se rejoindre, fermant la boucle.

Jean, tout d'un coup, fut renversé.

— J'ai mon affaire, bégaya-t-il.

Il avait reçu, sur le sommet de la tête, comme un fort coup de marteau, et son képi, déchiré, emporté, gisait derrière lui. D'abord, il crut que son crâne était ouvert, qu'il avait la cervelle à nu. Pendant quelques secondes, il n'osa y porter la main, certain de trouver là un trou. Puis, s'étant hasardé, il ramena ses doigts rouges d'un épais flot de sang. Et la sensation fut si forte, qu'il s'évanouit.

À ce moment, Rochas donnait l'ordre de se replier. Une compagnie Prussienne n'était plus qu'à deux ou trois cents mètres. On allait être pris.

— Ne vous pressez pas, retournez-vous et lâchez votre coup…
Nous nous rallierons là-bas, derrière ce petit mur.

Mais Maurice se désespérait.