— Oh! J'ai soif, j'ai soif!

Alors, Madame Delaherche, penchée à l'autre bord du matelas, s'empressa. Elle courut chercher un verre et une carafe d'eau, dans laquelle on avait versé un peu de cognac. Et, lorsque le capitaine eut vidé le verre avidement, elle dut partager le reste de la carafe aux blessés voisins: toutes les mains se tendaient, des voix ardentes la suppliaient. Un zouave, qui ne put en avoir, sanglota.

Delaherche, cependant, tâchait de parler au major, afin d'obtenir, pour le capitaine, un tour de faveur. Bouroche venait d'entrer dans la salle, avec son tablier sanglant, sa large face en sueur, que sa crinière léonine semblait incendier; et, sur son passage, les hommes se soulevaient, voulaient l'arrêter, chacun brûlant de passer tout de suite, d'être secouru et de savoir: «à moi, monsieur le major, à moi!» des balbutiements de prière le suivaient, des doigts tâtonnants effleuraient ses vêtements. Mais lui, tout à son affaire, soufflant de lassitude, organisait son travail, sans écouter personne. Il se parlait à voix haute, il les comptait du doigt, leur donnait des numéros, les classait: celui- ci, celui-là, puis cet autre; un, deux, trois; une mâchoire, un bras, une cuisse; tandis que l'aide qui l'accompagnait, tendait l'oreille, pour tâcher de se souvenir.

— Monsieur le major, dit Delaherche, il y a là un capitaine, le capitaine Beaudoin…

Bouroche l'interrompit.

— Comment, Beaudoin est ici!… Ah! le pauvre bougre!

Il alla se planter devant le blessé. Mais, d'un coup d'oeil, il dut voir la gravité du cas, car il reprit aussitôt, sans même se baisser pour examiner la jambe atteinte:

— Bon! on va me l'apporter tout de suite, dès que j'aurai fait l'opération qu'on prépare.

Et il retourna sous le hangar, suivi par Delaherche, qui ne voulait pas le lâcher, de crainte qu'il n'oubliât sa promesse.

Cette fois, il s'agissait de la désarticulation d'une épaule, d'après la méthode de Lisfranc, ce que les chirurgiens appelaient une jolie opération, quelque chose d'élégant et de prompt, en tout quarante secondes à peine. Déjà, on chloroformait le patient, pendant qu'un aide lui saisissait l'épaule à deux mains, les quatre doigts sous l'aisselle, le pouce en dessus. Alors, Bouroche, armé du grand couteau long, après avoir crié: «asseyez- le!», empoigna le deltoïde, transperça le bras, trancha le muscle; puis, revenant en arrière, il détacha la jointure d'un seul coup; et le bras était tombé, abattu en trois mouvements. L'aide avait fait glisser ses pouces, pour boucher l'artère humérale. «Recouchez-le!» Bouroche eut un rire involontaire en procédant à la ligature, car il n'avait mis que trente-cinq secondes. Il ne restait plus qu'à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu'une épaulette à plat. Cela était joli, à cause du danger, un homme pouvant se vider de tout son sang en trois minutes par l'artère humérale, sans compter qu'il y a péril de mort, chaque fois qu'on assoit un blessé, sous l'action du chloroforme.