— Mais enfin, monsieur, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait hisser le drapeau blanc?

C'était son tourment devenu insupportable, ce canon qui ne cessait pas, qui augmentait de violence, à chaque minute. Il ne pouvait s'approcher de la fenêtre, sans en être frappé au coeur. Encore du sang, encore des vies humaines fauchées par sa faute! Chaque minute entassait d'autres morts, inutilement. Et, dans sa révolte de rêveur attendri, il avait déjà, à plus de dix reprises, adressé sa question désespérée aux personnes qui entraient.

— Mais enfin, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait hisser le drapeau blanc?

L'aide de camp murmura une réponse, que Delaherche ne put saisir. Du reste, l'empereur ne s'était pas arrêté, cédant quand même à son besoin de retourner devant cette fenêtre, où il défaillait, dans le tonnerre continu de la canonnade. Sa pâleur avait grandi encore, sa longue face, morne et tirée, mal essuyée du fard du matin, disait son agonie.

À ce moment, un petit homme vif, l'uniforme poussiéreux, dans lequel Delaherche reconnut le général Lebrun, traversa le palier, poussa la porte, sans se faire annoncer. Et, tout de suite, une fois de plus, on distingua la voix anxieuse de l'empereur.

— Mais enfin, général, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait hisser le drapeau blanc?

L'aide de camp sortait, la porte fut refermée, et Delaherche ne put même entendre la réponse du général. Tout avait disparu.

— Ah! répéta Rose, ça se gâte, je le comprends bien, à la mine de ces messieurs. C'est comme ma nappe, je ne la reverrai pas, il y en a qui disent qu'on l'a déchirée… Dans tout ça, c'est l'empereur qui me fait de la peine, car il est plus malade que le maréchal, il serait mieux dans son lit que dans cette pièce, où il se ronge à toujours marcher.

Elle était très émue, sa jolie figure blonde exprimait une pitié sincère. Aussi Delaherche, dont la ferveur bonapartiste se refroidissait singulièrement depuis deux jours, la trouva-t-il un peu sotte. En bas, pourtant, il resta encore un instant avec elle, guettant le départ du général Lebrun. Et, quand celui-ci reparut, il le suivit.

Le général Lebrun avait expliqué à l'empereur que, si l'on voulait demander un armistice, il fallait qu'une lettre, signée du commandant en chef de l'armée Française, fût remise au commandant en chef des armées allemandes. Puis, il s'était offert pour écrire cette lettre et pour se mettre à la recherche du général de Wimpffen, qui la signerait. Il emportait la lettre, il n'avait que la crainte de ne pas trouver ce dernier, ignorant sur quel point du champ de bataille il pouvait être. Dans Sedan, d'ailleurs, la cohue devenait telle, qu'il dut marcher au pas de son cheval; ce qui permit à Delaherche de l'accompagner jusqu'à la porte du Ménil.