Dès les premiers pas, tous sentirent qu'ils entraient dans un enfer; mais ils ne pouvaient reculer, il fallait quand même traverser le bois, leur seule ligne de retraite. À cette heure, c'était un bois effroyable, le bois de la désespérance et de la mort. Comprenant que des troupes se repliaient par là, les Prussiens le criblaient de balles, le couvraient d'obus. Et il était comme flagellé d'une tempête, tout agité et hurlant, dans le fracassement de ses branches. Les obus coupaient les arbres, les balles faisaient pleuvoir les feuilles, des voix de plainte semblaient sortir des troncs fendus, des sanglots tombaient avec les ramures trempées de sève. On aurait dit la détresse d'une cohue enchaînée, la terreur et les cris de milliers d'êtres cloués au sol, qui ne pouvaient fuir, sous cette mitraille. Jamais angoisse n'a soufflé plus grande que dans la forêt bombardée.

Tout de suite, Maurice et Jean, qui avaient rejoint leurs compagnons, s'épouvantèrent. Ils marchaient alors sous une haute futaie, ils pouvaient courir. Mais les balles sifflaient, se croisaient, impossible d'en comprendre la direction, de manière à se garantir, en filant d'arbre en arbre. Deux hommes furent tués, frappés dans le dos, frappés à la face. Devant Maurice, un chêne séculaire, le tronc broyé par un obus, s'abattit, avec la majesté tragique d'un héros, écrasant tout à son entour. Et, au moment où le jeune homme sautait en arrière, un hêtre colossal, à sa gauche, qu'un autre obus venait de découronner, se brisait, s'effondrait, ainsi qu'une charpente de cathédrale. Où fuir? De quel côté tourner ses pas? Ce n'étaient, de toutes parts, que des chutes de branches, comme dans un édifice immense qui menacerait ruine et dont les salles se succéderaient sous des plafonds croulants. Puis, lorsqu'ils eurent sauté dans un taillis pour échapper à cet écrasement des grands arbres, ce fut Jean qui manqua d'être coupé en deux par un projectile, qui heureusement n'éclata pas. Maintenant, ils ne pouvaient plus avancer, au milieu de la foule inextricable des arbustes. Les tiges minces les liaient aux épaules; les hautes herbes se nouaient à leurs chevilles; des murs brusques de broussailles les immobilisaient, pendant que les feuillages volaient autour d'eux, sous la faux géante qui fauchait le bois. À côté d'eux, un autre homme, foudroyé d'une balle au front, resta debout, serré entre deux jeunes bouleaux. Vingt fois, prisonniers de ce taillis, ils sentirent passer la mort.

— Sacré bon Dieu! dit Maurice, nous n'en sortirons pas.

Il était livide, un frisson le reprenait; et Jean, si brave, qui le matin l'avait réconforté, pâlissait lui aussi, envahi d'un froid de glace. C'était la peur, l'horrible peur, contagieuse, irrésistible. De nouveau, une grande soif les brûlait, une insupportable sécheresse de la bouche, une contraction de la gorge, d'une violence douloureuse d'étranglement. Cela s'accompagnait de malaises, de nausées au creux de l'estomac; tandis que des pointes d'aiguille lardaient leurs jambes. Et, dans cette souffrance toute physique de la peur, la tête serrée, ils voyaient filer des milliers de points noirs, comme s'ils avaient pu, au passage, distinguer la nuée volante des balles.

— Ah! fichu sort! bégaya Jean, c'est vexant tout de même d'être là, à se faire casser la gueule pour les autres, quand les autres sont quelque part, à fumer tranquillement leur pipe!

Maurice, éperdu, hagard, ajouta:

— Oui, pourquoi est-ce moi plutôt qu'un autre?

C'était la révolte du moi, l'enragement égoïste de l'individu qui ne veut pas se sacrifier pour l'espèce et finir.

— Et encore, reprit Jean, si l'on savait la raison, si ça devait servir à quelque chose!

Puis, levant les yeux, regardant le ciel: