— Attendez, bandits, je vas vous faire siroter, pendant que nous tous, nous crevons à la peine!
Mais Chouteau n'accepta pas la réprimande.
— Ah! tu sais, espèce de vieux toqué, il n'y a plus de lieutenant, il n'y a que des hommes libres… Les Prussiens ne t'en ont donc pas fichu assez, que tu veux t'en faire coller encore? Il fallut retenir Rochas, qui parlait de lui casser la tête. D'ailleurs, Loubet lui-même, avec ses bouteilles dans les bras, s'efforçait de mettre la paix.
— Laissez donc! faut pas se manger, on est tous frères!
Et, avisant Lapoulle et Pache, les deux camarades de l'escouade:
— Faites pas les serins, entrez, vous autres, qu'on vous rince le gosier!
Un instant, Lapoulle hésita, dans l'obscure conscience que ce serait mal, de faire la fête, lorsque tant de pauvres bougres avalaient leur langue. Mais il était si éreinté, si épuisé de faim et de soif! Tout d'un coup, il se décida, entra dans l'auberge d'un saut, sans une parole, en poussant devant lui Pache, également silencieux et tenté, qui s'abandonnait. Et ils ne reparurent pas.
— Tas de brigands! répétait Rochas. On devrait tous les fusiller!
Maintenant, il n'avait plus avec lui que Jean, Maurice et Gaude, et tous quatre étaient peu à peu dérivés, malgré leur résistance, dans le torrent des fuyards qui coulait à plein chemin. Déjà, ils se trouvaient loin de l'auberge. C'était la déroute roulant vers les fossés de Sedan, en un flot bourbeux, pareil à l'amas de terres et de cailloux qu'un orage, battant les hauteurs, entraîne au fond des vallées. De tous les plateaux environnants, par toutes les pentes, par tous les plis de terrain, par la route de Floing, par Pierremont, par le cimetière, par le Champ de Mars, aussi bien que par le fond de Givonne, la même cohue ruisselait en un galop de panique sans cesse accru. Et que reprocher à ces misérables hommes, qui, depuis douze heures, attendaient immobiles, sous la foudroyante artillerie d'un ennemi invisible, contre lequel ils ne pouvaient rien? à présent, les batteries les prenaient de face, de flanc et de dos, les feux convergeaient de plus en plus, à mesure que l'armée battait en retraite sur la ville, c'était l'écrasement en plein tas, la bouillie humaine au fond du trou scélérat, où l'on était balayé. Quelques régiments du 7e corps, surtout du côté de Floing, se repliaient en assez bon ordre. Mais, dans le fond de Givonne, il n'y avait plus ni rangs, ni chefs, les troupes se bousculaient, éperdues, faites de tous les débris, de zouaves, de turcos, de chasseurs, de fantassins, le plus grand nombre sans armes, les uniformes souillés et déchirés, les mains noires, les visages noirs, avec des yeux sanglants qui sortaient des orbites, des bouches enflées, tuméfiées d'avoir hurlé des gros mots. Par moments, un cheval sans cavalier se ruait, galopait, renversant des soldats, trouant la foule d'un long remous d'effroi. Puis, des canons passaient d'un train de folie, des batteries débandées, dont les artilleurs, comme emportés par l'ivresse, sans crier gare, écrasaient tout. Et le piétinement de troupeau ne cessait pas, un défilé compact, flanc contre flanc, une fuite en masse où tout de suite les vides se comblaient, dans la hâte instinctive d'être là-bas, à l'abri, derrière un mur.
Jean, de nouveau, leva la tête, se tourna vers le couchant. Au travers de l'épaisse poussière que les pieds soulevaient, les rayons de l'astre brûlaient encore les faces en sueur. Il faisait très beau, le ciel était d'un bleu admirable.