Et quelle première nuit d'exil, à Bouillon, dans une auberge, l'hôtel de la poste, entouré d'une telle foule de Français réfugiés et de simples curieux, que l'empereur avait cru devoir se montrer, au milieu de murmures et de coups de sifflet! La chambre, dont les trois fenêtres donnaient sur la place et sur la Semoy, était la banale chambre aux chaises recouvertes de damas rouge, à l'armoire à glace d'acajou, à la cheminée garnie d'une pendule de zinc, que flanquaient des coquillages et des vases de fleurs artificielles sous globe. À droite et à gauche de la porte, il y avait deux petits lits jumeaux. Dans l'un, coucha un aide de camp, que la fatigue fit dormir dès neuf heures, à poings fermés. Dans l'autre, l'empereur dut se retourner longuement, sans trouver le sommeil; et, s'il se releva, pour promener son mal, il n'eut que la distraction de regarder contre le mur, aux deux côtés de la cheminée, des gravures qui se trouvaient là, l'une représentant Rouget De L'Isle chantant la Marseillaise, l'autre, le jugement dernier, un appel furieux des trompettes des archanges qui faisaient sortir de la terre tous les morts, la résurrection du charnier des batailles montant témoigner devant Dieu.
À Sedan, le train de la maison impériale, les bagages encombrants et maudits étaient restés en détresse, derrière les lilas du sous- préfet. On ne savait plus comment les faire disparaître, les ôter des yeux du pauvre monde qui crevait de misère, tellement l'insolence agressive qu'ils avaient prise, l'ironie affreuse qu'ils devaient à la défaite, devenaient intolérables. Il fallut attendre une nuit très noire. Les chevaux, les voitures, les fourgons, avec leurs casseroles d'argent, leurs tournebroches, leurs paniers de vins fins, sortirent en grand mystère de Sedan, s'en allèrent eux aussi en Belgique, par les routes sombres, à petit bruit, dans un frisson inquiet de vol.
Troisième partie
I
Pendant l'interminable journée de la bataille, Silvine, du coteau de Remilly, où était bâtie la petite ferme du père Fouchard, n'avait cessé de regarder vers Sedan, dans le tonnerre et la fumée des canons, toute frissonnante à la pensée d'Honoré. Et, le lendemain, son inquiétude augmenta encore, accrue par l'impossibilité de se procurer des nouvelles exactes, au milieu des Prussiens qui gardaient les routes, refusant de répondre, ne sachant du reste rien eux-mêmes. Le clair soleil de la veille avait disparu, des averses étaient tombées, qui attristaient la vallée d'un jour livide.
Vers le soir, le père Fouchard, tourmenté également dans son mutisme voulu, ne pensant guère à son fils, mais anxieux de savoir comment le malheur des autres allait tourner pour lui, était sur le pas de sa porte à voir venir les événements, lorsqu'il remarqua un grand gaillard en blouse, qui, depuis un instant, rôdait le long de la route, l'air embarrassé de sa personne. Sa surprise fut si forte, en le reconnaissant, qu'il l'appela tout haut, malgré trois Prussiens qui passaient.
— Comment! C'est toi, Prosper?
D'un geste énergique, le chasseur d'Afrique lui ferma la bouche.
Puis, s'approchant, à demi-voix:
— Oui, c'est moi. J'en ai assez de me battre pour rien, et j'ai filé… Dites donc, père Fouchard, vous n'avez pas besoin d'un garçon de ferme?
Le vieux, du coup, avait retrouvé toute sa prudence. Justement, il cherchait quelqu'un. Mais c'était inutile à dire.