Mais, cent pas plus loin, Pache, évidemment, se crut seul, car il se mit à marcher d'un pas rapide, sans même jeter un regard en arrière. Et ils purent aisément le suivre jusque dans les carrières voisines, ils arrivèrent sur son dos, comme il dérangeait deux grosses pierres, pour prendre une moitié de pain dessous. C'était la fin de ses provisions, il avait encore de quoi faire un repas.
— Nom de Dieu de cafard! Hurla Lapoulle, voilà donc pourquoi tu te caches!… Tu vas me donner ça, c'est ma part!
Donner son pain, pourquoi donc? Si chétif qu'il fût, une colère le redressa, tandis qu'il serrait le morceau de toutes ses forces sur son coeur. Lui aussi avait faim.
— Fiche-moi la paix, entends-tu! C'est à moi!
Puis, devant le poing levé de Lapoulle, il prit sa course, galopant, dévalant des carrières dans les terres nues, du côté de Donchery. Les trois autres le poursuivaient, haletants, à toutes jambes. Mais il gagnait du terrain, plus léger, pris d'une telle peur, si entêté à garder son bien, qu'il semblait emporté par le vent. Il avait franchi près d'un kilomètre, il approchait du petit bois, au bord de l'eau, lorsqu'il rencontra Jean et Maurice, qui revenaient à leur gîte de la nuit. Au passage, il leur jeta un cri de détresse, tandis que ceux-ci, étonnés de cette chasse à l'homme, dont l'enragé galop passait devant eux, restaient plantés au bord d'un champ. Et ce fut ainsi qu'ils virent tout.
Le malheur voulut que Pache, buttant contre une pierre, s'abattit. Déjà les trois autres arrivaient, jurant, hurlant, fouettés par la course, pareils à des loups lâchés sur une proie.
— Donne ça, nom de Dieu! cria Lapoulle, ou je te fais ton affaire!
Et il levait de nouveau le poing, lorsque Chouteau lui passa, grand ouvert, le couteau mince, qui lui avait servi à saigner le cheval.
— Tiens! Le couteau!
Mais Jean s'était précipité, pour empêcher un malheur, perdant la tête lui aussi, parlant de les fourrer tous au bloc; ce qui le fit traiter par Loubet de Prussien, avec un mauvais rire, puisqu'il n'y avait plus de chefs et que les Prussiens seuls commandaient.