— Mais oui, je déjeune!… Donnez-moi des oeufs, une côtelette, du fromage!… Et du vin blanc!
Il la rappela.
— Dites, n'est-ce pas dans une de ces maisons que l'empereur est descendu?
— Tenez! Monsieur, dans celle qui est là devant nous… Vous ne voyez pas la maison, elle est derrière ce grand mur que des arbres dépassent.
Alors, il s'installa sous la tonnelle, déboucla son ceinturon pour être plus à l'aise, choisit sa table, sur laquelle le soleil, filant à travers les pampres, jetait des palets d'or. Et il revenait toujours à ce grand mur jaune, qui abritait l'empereur. C'était en effet une maison cachée, mystérieuse, dont on ne voyait pas même les tuiles du dehors. L'entrée donnait de l'autre côté, sur la rue du village, une rue étroite, sans une boutique, ni même une fenêtre, qui tournait entre des murailles mornes. Derrière, le petit parc faisait comme un îlot d'épaisse verdure, parmi les quelques constructions voisines. Et là, il remarqua, à l'autre bord de la route, encombrant une large cour, entourée de remises et d'écuries, tout un matériel de voitures et de fourgons, au milieu d'un va-et-vient continu d'hommes et de chevaux.
— Est-ce que c'est pour l'empereur, tout ça? demanda-t-il, croyant plaisanter, à la servante, qui étalait sur la table une nappe très blanche.
— Pour l'empereur tout seul, justement! répondit-elle de son bel air de gaieté, heureuse de montrer ses dents fraîches.
Et, renseignée sans doute par les palefreniers, qui, depuis la veille, venaient boire, elle énuméra: l'état-major composé de vingt-cinq officiers, les soixante cent-gardes et le peloton de guides du service d'escorte, les six gendarmes du service de la prévôté; puis, la maison, comprenant soixante-treize personnes, des chambellans, des valets de chambre et de bouche, des cuisiniers, des marmitons; puis, quatre chevaux de selle et deux voitures pour l'empereur, dix chevaux pour les écuyers, huit pour les piqueurs et les grooms, sans compter quarante-sept chevaux de poste; puis, un char à bancs, douze fourgons à bagages, dont deux, réservés aux cuisiniers, avaient fait son admiration par la quantité d'ustensiles, d'assiettes et de bouteilles qu'on y apercevait, en bel ordre.
— Oh! Monsieur, on n'a pas idée de ces casseroles! ça luit comme des soleils… Et toutes sortes de plats, de vases, de machines qui servent je ne peux pas même vous dire à quoi!… Et une cave, oui! Du Bordeaux, du Bourgogne, du Champagne, de quoi donner une fameuse noce!
Dans la joie de la nappe très blanche, ravi du vin blanc qui étincelait dans son verre, Maurice mangea deux oeufs à la coque, avec une gourmandise qu'il ne se connaissait pas. À gauche, lorsqu'il tournait la tête, il avait, par une des portes de la tonnelle, la vue de la vaste plaine, plantée de tentes, toute une ville grouillante qui venait de pousser parmi les chaumes, entre le canal et Reims. À peine quelques maigres bouquets d'arbres tachaient-ils de vert la grise étendue. Trois moulins dressaient leurs bras maigres. Mais, au-dessus des confuses toitures de Reims, que noyaient des cimes de marronniers, le colossal vaisseau de la cathédrale se profilait dans l'air bleu, géant malgré la distance, à côté des maisons basses. Et des souvenirs de classe, des leçons apprises, ânonnées, revenaient dans sa mémoire: le sacre de nos rois, la sainte ampoule, Clovis, Jeanne D'Arc, toute la glorieuse vieille France.