Par cette soirée glacée de décembre, Silvine et Prosper se trouvaient seuls, avec Charlot, dans la grande cuisine de la ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet. Il était sept heures, on avait dîné à six, sans attendre le père Fouchard, qui devait s'être attardé à Raucourt, où la viande manquait; et Henriette, dont c'était, cette nuit-là, le tour de veillée, à l'ambulance, venait de partir, en recommandant bien à Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le poêle de Jean.
Dehors, le ciel était très noir, sur la neige blanche. Pas un bruit ne venait du village enseveli, on n'entendait dans la salle que le couteau de Prosper, très appliqué à orner de losanges et de rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s'arrêtait, il regardait Charlot, dont la grosse tête blonde vacillait, prise de sommeil. L'enfant ayant fini par s'endormir, il sembla que le silence augmentait encore. Doucement, la mère avait écarté la chandelle, pour que son petit n'en eût pas la clarté sur les paupières; puis, cousant toujours, elle était tombée dans une rêverie profonde.
Et ce fut alors, après avoir encore hésité, que Prosper se décida.
— Écoutez donc, Silvine, j'ai quelque chose à vous dire… Oui, j'ai attendu d'être seul avec vous…
Inquiète déjà, elle avait levé les yeux.
— Voici la chose… Pardonnez-moi de vous faire de la peine, mais il vaut mieux que vous soyez prévenue… J'ai vu ce matin, à Remilly, au coin de l'église, j'ai vu Goliath, comme je vous vois en ce moment, oh! En plein, il n'y a pas d'erreur!
Elle devint toute blême, les mains tremblantes, ne trouvant à bégayer qu'une plainte sourde.
— Mon Dieu! Mon Dieu!
Prosper continua en phrases prudentes, raconta ce qu'il avait appris dans la journée, en questionnant les uns et les autres. Personne ne doutait plus que Goliath fût un espion, qui s'était installé autrefois dans le pays, pour en connaître les routes, les ressources, les moindres façons d'être. On rappelait son séjour à la ferme du père Fouchard, la façon brusque dont il en était parti, les places qu'il avait faites ensuite, du côté de Beaumont et de Raucourt. Et, maintenant, le voilà qui était revenu, occupant à la commandature de Sedan une situation indéterminée, parcourant de nouveau les villages, comme chargé de dénoncer les uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des réquisitions dont on écrasait les habitants. Ce matin-là, il avait terrorisé Remilly, au sujet d'une livraison de farine, incomplète et trop lente.
— Vous êtes prévenue, répéta Prosper en finissant, et vous saurez, comme ça, ce que vous aurez à faire, quand il viendra ici…