— Oh! Que vous êtes gentil, je vous récompenserai!
Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras, achetée en Belgique, la conversation tourna, s'arrêta un instant au poisson de la Meuse qui mourait empoisonné, finit par tomber sur le danger de peste qui menaçait Sedan, au prochain dégel. En novembre, des cas d'épidémie s'étaient déjà déclarés. On avait eu beau, après la bataille, dépenser six mille francs pour balayer la ville, brûler en tas les sacs, les gibernes, tous les débris louches: les campagnes environnantes n'en soufflaient pas moins des odeurs nauséabondes, à la moindre humidité, tellement elles étaient gorgées de cadavres, à peine enfouis, mal recouverts de quelques centimètres de terre. Partout, des tombes bossuaient les champs, le sol se fendait sous la poussée intérieure, la putréfaction suintait et s'exhalait. Et l'on venait, les jours précédents, de découvrir un autre foyer d'infection, la Meuse, d'où l'on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de chevaux. L'opinion générale était qu'il n'y restait plus un cadavre humain, lorsqu'un garde champêtre, en regardant avec attention, à plus de deux mètres de profondeur, avait aperçu sous l'eau des blancheurs, qu'on aurait pris pour des pierres: c'étaient des lits de cadavres, des corps éventrés que le ballonnement, rendu impossible, n'avait pu ramener à la surface. Depuis près de quatre mois, ils séjournaient là, dans cette eau, parmi les herbes. Les coups de croc ramenaient des bras, des jambes, des têtes. Rien que la force du courant détachait et emportait parfois une main. L'eau se troublait, de grosses bulles de gaz montaient, crevaient à la surface, empestant l'air d'une odeur infecte.
— Cela va bien qu'il gèle, fit remarquer Delaherche. Mais, dès que la neige disparaîtra, il va falloir procéder à des recherches, désinfecter tout ça, autrement nous y resterions tous.
Et, sa femme l'ayant supplié en riant de passer à des sujets plus propres, pendant qu'on mangeait, il conclut simplement:
— Dame! Voilà le poisson de la Meuse compromis pour longtemps.
Mais on avait fini, on servait le café, quand la femme de chambre annonça que M de Gartlauben demandait la faveur d'entrer un instant. Ce fut un émoi, car il n'était jamais venu à cette heure, en plein jour. Tout de suite, Delaherche avait dit de l'introduire, voyant là une circonstance heureuse qui allait permettre de lui présenter Henriette. Et le capitaine, lorsqu'il aperçut une autre jeune femme, outra encore sa politesse. Il accepta même une tasse de café, qu'il buvait sans sucre, comme il avait vu beaucoup de personnes le boire, à Paris. D'ailleurs, s'il avait insisté pour être reçu, c'était uniquement dans le désir d'apprendre tout de suite à madame qu'il venait d'obtenir la grâce d'un de ses protégés, un malheureux ouvrier de la fabrique, emprisonné à la suite d'une rixe avec un soldat Prussien.
Alors, Gilberte profita de l'occasion pour parler du père
Fouchard.
— Capitaine, je vous présente une de mes plus chères amies… Elle désire se mettre sous votre protection, elle est la nièce du fermier qu'on a arrêté à Remilly, vous savez bien, à la suite de cette histoire de francs-tireurs.
— Ah! oui, l'affaire de l'espion, le malheureux qu'on a trouvé dans un sac… Oh! C'est grave, très grave! Je crains bien de ne rien pouvoir.
— Capitaine, vous me feriez tant de plaisir!