Il pouvait être neuf heures et demie. La lueur rouge, qui incendiait le ciel, grandissait toujours. À l'est, le vol de petits nuages ensanglantés s'était perdu, il ne restait au zénith qu'un tas d'encre, où se reflétaient les flammes lointaines. Maintenant, toute la ligne de l'horizon était en feu; mais, par endroits, on distinguait des foyers plus intenses, des gerbes d'un pourpre vif, dont le jaillissement continu rayait les ténèbres, au milieu de grandes fumées volantes. Et l'on aurait dit que les incendies marchaient, que quelque forêt géante s'allumait là-bas, d'arbre en arbre, que la terre elle-même allait flamber, embrasée par ce colossal bûcher de Paris.
— Tenez! expliqua Otto, c'est Montmartre, cette bosse que l'on voit se détacher en noir sur le fond rouge… À gauche, à la Villette, à Belleville, rien ne brûle encore. Le feu a dû être mis dans les beaux quartiers, et ça gagne, ça gagne… Regardez donc! à droite, voilà un autre incendie qui se déclare! On aperçoit les flammes, tout un bouillonnement de flammes, d'où monte une vapeur ardente… Et d'autres, d'autres encore, partout!
Il ne criait pas, il ne s'exaltait pas, et l'énormité de sa joie tranquille terrifiait Henriette. Ah! ces Prussiens qui voyaient ça! Elle le sentait insultant par son calme, par son demi-sourire, comme s'il avait prévu et attendu depuis longtemps ce désastre sans exemple. Enfin, Paris brûlait, Paris dont les obus allemands n'avaient pu qu'écorner les gouttières! Toutes ses rancunes se trouvaient satisfaites, il semblait vengé de la longueur démesurée du siège, des froids terribles, des difficultés sans cesse renaissantes, dont l'Allemagne gardait encore l'irritation. Dans l'orgueil du triomphe, les provinces conquises, l'indemnité des cinq milliards, rien ne valait ce spectacle de Paris détruit, frappé de folie furieuse, s'incendiant lui-même et s'envolant en fumée, par cette claire nuit de printemps.
— Ah! c'était certain, ajouta-t-il à voix plus basse. De la grande besogne!
Une douleur croissante serrait le coeur d'Henriette, à l'étouffer, devant l'immensité de la catastrophe. Pendant quelques minutes, son malheur personnel disparut, emporté dans cette expiation de tout un peuple. La pensée du feu dévorant des vies humaines, la vue de la ville embrasée à l'horizon, jetant la lueur d'enfer des capitales maudites et foudroyées, lui arrachaient des cris involontaires. Elle joignit les mains, elle demanda:
— Qu'avons-nous donc fait, mon Dieu! pour être punis de la sorte?
Déjà, Otto levait le bras, dans un geste d'apostrophe. Il allait parler, avec la véhémence de ce froid et dur protestantisme militaire qui citait des versets de la bible. Mais un regard sur la jeune femme, dont il venait de rencontrer les beaux yeux de clarté et de raison, l'arrêta. Et, d'ailleurs, son geste avait suffi, il avait dit sa haine de race, sa conviction d'être en France le justicier, envoyé par le Dieu des armées pour châtier un peuple pervers. Paris brûlait en punition de ses siècles de vie mauvaise, du long amas de ses crimes et de ses débauches. De nouveau, les germains sauveraient le monde, balayeraient les dernières poussières de la corruption latine.
Il laissa retomber son bras, il dit simplement:
— C'est la fin de tout… Un autre quartier s'allume, cet autre foyer, là-bas, plus à gauche… Vous voyez bien cette grande raie qui s'étale, ainsi qu'un fleuve de braise.
Tous deux se turent, un silence épouvanté régna. En effet, des crues subites de flammes montaient sans cesse, débordaient dans le ciel, en ruissellements de fournaise. À chaque minute, la mer de feu élargissait sa ligne d'infini, une houle incandescente d'où s'exhalaient maintenant des fumées qui amassaient, au-dessus de la ville, une immense nuée de cuivre sombre; et un léger vent devait la pousser, elle s'en allait lentement à travers la nuit noire, barrant la voûte de son averse scélérate de cendre et de suie.