Mais, à l'entendre dire ces choses, Jean était repris d'une violente douleur.

— Veux-tu te taire! Tu m'as sauvé deux fois des pattes des Prussiens. Nous étions quittes, c'était à mon tour de donner ma vie, et je te massacre… Ah! tonnerre de Dieu! j'étais donc soûl, que je ne t'ai pas reconnu, oui! Soûl comme un cochon, d'avoir déjà trop bu de sang!

Des larmes avaient jailli de ses yeux, au souvenir de leur séparation, là-bas, à Remilly, lorsqu'ils s'étaient quittés en se demandant si l'on se reverrait un jour, et comment, dans quelles circonstances de douleur ou de joie. Ca ne servait donc à rien d'avoir passé ensemble des jours sans pain, des nuits sans sommeil, avec la mort toujours présente? C'était donc, pour les amener à cette abomination, à ce fratricide monstrueux et imbécile, que leurs coeurs s'étaient fondus l'un dans l'autre, pendant ces quelques semaines d'héroïque vie commune? Non, non! il se révoltait.

— Laisse-moi faire, mon petit, il faut que je te sauve.

D'abord, il devait l'emmener de là, car la troupe achevait les blessés. La chance voulait qu'ils fussent seuls, il s'agissait de ne pas perdre une minute. Vivement, à l'aide de son couteau, il fendit la manche, enleva ensuite l'uniforme entier. Du sang coulait, il se hâta de bander le bras solidement, avec des lambeaux arrachés de la doublure. Ensuite, il tamponna la plaie du torse, attacha le bras par-dessus. Il avait heureusement un bout de corde, il serra avec force ce pansement barbare, qui offrait l'avantage d'immobiliser tout le côté atteint et d'empêcher l'hémorragie.

— Peux-tu marcher?

— Oui, je crois.

Mais il n'osait l'emmener ainsi, en manches de chemise. Une brusque inspiration le fit courir dans une rue voisine, où il avait vu un soldat mort, et il revint avec une capote et un képi. Il lui jeta la capote sur les épaules, l'aida à passer son bras valide, dans la manche gauche. Puis, quand il l'eut coiffé du képi:

— Là, tu es des nôtres… Où allons-nous?

C'était le grand embarras. Tout de suite, dans son réveil d'espoir et de courage, l'angoisse revint. Où trouver un abri assez sûr? Les maisons étaient fouillées, on fusillait tous les communards pris les armes à la main. Et, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne connaissait quelqu'un dans ce quartier, pas une âme à qui demander asile, pas une cachette où disparaître.