— Sales cochons, répéta Jean hors de lui, c'est bien fait pour vous! Et vous ne méritez pas la peine que je vais avoir à vous déterrer quelque chose, parce que, tout de même, mon devoir est de ne pas vous laisser claquer en route!
Il partit à la découverte, comme tout bon caporal devait le faire, emmenant avec lui Pache, qu'il aimait pour sa douceur, bien qu'il le trouvât trop enfoncé dans les curés.
Mais, depuis un instant, Loubet avait avisé, à deux ou trois cents mètres, une petite ferme, une des dernières habitations de Contreuve, où il lui avait semblé distinguer tout un gros commerce. Il appela Chouteau et Lapoulle, en disant:
— Filons de notre côté. J'ai idée qu'il y a du fourbi, là-bas.
Et Maurice fut laissé à la garde de la marmite d'eau qui bouillait, avec l'ordre d'entretenir le feu. Il s'était assis sur sa couverture, le pied déchaussé, pour que la plaie séchât. La vue du camp l'intéressait, toutes les escouades en l'air, depuis qu'elles n'attendaient plus les distributions. Cette vérité se faisait en lui que certaines manquaient toujours de tout, tandis que d'autres vivaient dans une continuelle abondance, selon la prévoyance et l'adresse du caporal et des hommes. Au milieu de l'énorme agitation qui l'entourait, à travers les faisceaux et les tentes, il en remarquait qui n'avaient pas même pu allumer leur feu, d'autres résignées déjà, couchées pour la nuit, d'autres, au contraire, en train de manger de grand appétit, on ne savait quoi, de bonnes choses. Et ce qui le frappait d'autre part, c'était le bel ordre de l'artillerie de réserve, campée au-dessus de lui, sur le coteau. À son coucher, le soleil parut entre deux nuages, embrasa les canons, que les artilleurs avaient déjà lavés de la boue des chemins.
Cependant, dans la petite ferme que Loubet et les camarades guignaient, le chef de leur brigade, le général Bourgain- Desfeuilles, venait de s'installer commodément. Il avait trouvé un lit possible, il était attablé devant une omelette et un poulet rôti, ce qui le rendait d'une humeur charmante; et, comme le colonel De Vineuil s'était trouvé là, pour un détail de service, il l'avait invité à dîner. Tous deux mangeaient donc, servis par un grand diable blond, au service du fermier depuis trois jours seulement, et qui se disait Alsacien, un expatrié emporté dans la débâcle de Froeschwiller. Le général parlait librement devant cet homme, commentait la marche de l'armée, puis l'interrogeait sur la route et les distances, oubliant qu'il n'était point des Ardennes. L'ignorance absolue que montraient les questions, finit par émouvoir le colonel. Lui, avait habité Mézières. Il donna quelques indications précises, qui arrachèrent ce cri au général:
— C'est idiot tout de même! Comment voulez-vous qu'on se batte dans un pays qu'on ne connaît pas!
Le colonel eut un vague geste désespéré. Il savait que, dès la déclaration de guerre, on avait distribué à tous les officiers des cartes d'Allemagne, tandis que pas un, certainement, ne possédait une carte de France. Depuis un mois, ce qu'il voyait et ce qu'il entendait l'anéantissait. Il ne lui restait que son courage, dans son autorité de chef un peu faible et borné, qui le faisait aimer plutôt que craindre de son régiment.
— On ne peut pas manger tranquille! cria brusquement le général. Qu'est-ce qu'ils ont à brailler comme ça? … Allez donc voir, l'Alsacien!
Mais le fermier parut, exaspéré, gesticulant, sanglotant. On le pillait, des chasseurs et des zouaves mettaient sa maison à sac. D'abord, il avait eu la faiblesse d'ouvrir boutique, étant le seul du village qui eût des oeufs, des pommes de terre, des lapins. Il vendait sans trop voler, empochait l'argent, livrait la marchandise; si bien que les acheteurs, toujours plus nombreux, le débordant, l'étourdissant, avaient fini par le bousculer et par tout prendre, en ne payant plus. Pendant la campagne, si bien des paysans cachèrent tout, refusèrent un verre d'eau, ce fut dans cette peur des poussées lentes et irrésistibles de la marée d'hommes qui les jetait hors de chez eux et emportait la maison.