Combette, le pharmacien, un petit homme sec et remuant, rentra chez lui, très excité par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. Il semblait être dans le secret des choses, étant adjoint au maire. C'était vers trois heures et demie que Mac-Mahon avait télégraphié à Bazaine que l'arrivée du prince royal de Prusse à Châlons le forçait à se replier sur les places du nord; et une autre dépêche allait partir pour le ministre de la guerre, l'avertissant également de la retraite, lui expliquant le danger terrible où se trouvait l'armée d'être coupée et écrasée. La dépêche à Bazaine pouvait courir, si elle avait de bonnes jambes, car toutes les communications semblaient interrompues avec Metz depuis plusieurs jours. Mais, l'autre dépêche, c'était plus grave; et, baissant la voix, le pharmacien raconta qu'il avait entendu un officier supérieur dire: «s'ils sont prévenus à Paris, nous sommes foutus!» Personne n'ignorait avec quelle âpreté l'impératrice- régente et le conseil des ministres poussaient à la marche en avant. D'ailleurs, la confusion augmentait d'heure en heure, les renseignements les plus extraordinaires arrivaient sur l'approche des armées allemandes. Le prince royal de Prusse à Châlons, était- ce possible? Et contre quelles troupes venait donc de se heurter le 7e corps, dans les défilés de l'Argonne?
— À l'état-major, ils ne savent rien, continua le pharmacien en agitant désespérément les bras. Ah! quel gâchis!… Enfin, tout va bien, si demain l'armée est en retraite.
Puis, brave homme au fond:
— Dites donc, mon jeune ami, je vais vous panser le pied, vous dînerez avec nous, et vous coucherez là-haut, dans la petite chambre de mon élève, qui a filé.
Mais, tourmenté du besoin de voir et de savoir, Maurice, avant tout, voulut absolument suivre sa première idée, en allant, en face, rendre visite à la vieille Madame Desroches. Il fut surpris de ne pas être arrêté, à la porte, qui, dans le tumulte de la place, restait ouverte, sans même être gardée. Continuellement, du monde entrait et sortait, des officiers, des gens de service; et il semblait que le branle de la cuisine flambante agitât la maison entière. Pourtant, il n'y avait pas une lumière dans l'escalier, il dut monter à tâtons. Au premier étage, il s'arrêta quelques secondes, le coeur battant, devant la porte de la pièce où il savait que se trouvait l'empereur; mais, là, dans cette pièce, pas un bruit, un silence de mort. Et, en haut, au seuil de la chambre de bonne où elle avait dû se réfugier, la vieille Madame Desroches eut d'abord peur de lui. Ensuite, quand elle l'eut reconnu:
— Ah! mon enfant, dans quel affreux moment faut-il qu'on se retrouve!… Je la lui aurais donnée bien volontiers, ma maison, à l'empereur; mais il a, avec lui, des gens trop mal élevés! Si vous saviez comme ils ont tout pris, et ils vont tout brûler, tant ils font du feu!… Lui, le pauvre homme, a la mine d'un déterré et l'air si triste…
Puis, lorsque le jeune homme s'en alla, en la rassurant, elle l'accompagna, se pencha au-dessus de la rampe.
— Tenez! murmura-t-elle, on le voit d'ici… Ah!
Nous sommes bien tous perdus. Adieu, mon enfant!
Et Maurice resta planté sur une marche, dans les ténèbres de l'escalier. Le cou tordu, il apercevait, par une imposte vitrée, un spectacle dont il emporta l'inoubliable souvenir.