— Mais oui, mon général, le 5e corps s'est battu en se repliant, et il doit être, cette nuit, à Beaumont… Alors, pendant que des camarades sont allés le renseigner sur les mouvements de l'ennemi, nous autres, nous avons eu l'idée de venir vous dire la situation, pour que vous lui portiez secours, car il va avoir sûrement soixante mille hommes sur les bras, demain matin.

Le général Bourgain-Desfeuilles, à ce chiffre, haussa les épaules.

— Soixante mille hommes, fichtre! pourquoi pas cent mille? … Vous rêvez, mon garçon. La peur vous a fait voir double. Il ne peut y avoir si près de nous soixante mille hommes, nous le saurions.

Et il s'entêta. Vainement Sambuc appela à son aide les témoignages de Ducat et de Cabasse.

— Nous avons vu les canons, affirma le provençal. Et il faut que ces bougres-là soient des enragés, pour les risquer dans les chemins de la forêt, où l'on enfonce jusqu'au mollet, à cause de la pluie de ces derniers jours.

— Quelqu'un les guide, c'est sûr, déclara l'ancien huissier.

Mais le général, depuis Vouziers, ne croyait plus à la concentration des deux armées allemandes, dont on lui avait, disait-il, rebattu les oreilles. Et il ne jugea même pas à propos de faire conduire les francs-tireurs au chef du 7e corps, à qui du reste ceux-ci croyaient avoir parlé en sa personne. Si l'on avait écouté tous les paysans, tous les rôdeurs, qui apportaient de prétendus renseignements, on n'aurait plus fait un pas, sans être jeté à droite ou à gauche, dans des aventures impossibles. Cependant, il ordonna aux trois hommes de rester et d'accompagner la colonne, puisqu'ils connaissaient le pays.

— Tout de même, dit Jean à Maurice, comme ils revenaient plier la tente, ce sont trois bons bougres, d'avoir fait quatre lieues à travers champs pour nous prévenir.

Le jeune homme en convint, et il leur donnait raison, connaissant le pays, lui aussi, tourmenté d'une mortelle inquiétude, à l'idée de savoir les Prussiens dans les bois de Dieulet, en branle vers Sommauthe et Beaumont. Il s'était assis, harassé déjà, avant d'avoir marché, l'estomac vide, le coeur serré d'angoisse, à l'aube de cette journée qu'il sentait devoir être affreuse.

Désespéré de le voir si pâle, le caporal lui demanda paternellement: