Le colonel se retourna, très pâle.

— Mes enfants, mes enfants, un peu de patience. J'ai envoyé quelqu'un voir… On marche…

On ne marchait pas, et les secondes étaient des siècles. Jean, déjà, avait repris Maurice par la main, plein d'un beau sang- Froid, lui expliquant à l'oreille que, si les camarades poussaient, eux deux sauteraient à gauche, pour grimper ensuite parmi les bois, de l'autre côté de la rivière. D'un regard, il cherchait les francs-tireurs, avec l'idée qu'ils devaient connaître les chemins; mais on lui dit qu'ils avaient disparu, en traversant Raucourt. Et, tout d'un coup, la marche reprit, on tourna un coude de la route, dès lors à l'abri des batteries allemandes. Plus tard, on sut que, dans le désarroi de cette malheureuse journée, c'était la division Bonnemain, quatre régiments de cuirassiers, qui avaient ainsi coupé et arrêté le 7e corps.

La nuit venait, quand le 106e traversa Angecourt. Les crêtes continuaient à droite; mais le défilé s'élargissait sur la gauche, une vallée bleuâtre apparaissait au loin. Enfin, des hauteurs de Remilly, on aperçut, dans les brumes du soir, un ruban d'argent pâle, parmi le déroulement immense des prés et des terres. C'était la Meuse, cette Meuse si désirée, où il semblait que serait la victoire.

Et Maurice, le bras tendu vers de petites lumières lointaines qui s'allumaient gaiement dans les verdures, au fond de cette vallée féconde, d'un charme délicieux sous la douceur du crépuscule, dit à Jean, avec le soulagement joyeux d'un homme qui retrouve un pays aimé:

— Tiens! Regarde là-bas… Voilà Sedan!

VII

Dans Remilly, une effrayante confusion d'hommes, de chevaux et de voitures, encombrait la rue en pente, dont les lacets descendent à la Meuse. Devant l'église, à mi-côte, des canons, aux roues enchevêtrées, ne pouvaient plus avancer, malgré les jurons et les coups. En bas, près de la filature, où gronde une chute de l'Emmane, c'était toute une queue de fourgons échoués, barrant la route; tandis qu'un flot sans cesse accru de soldats se battait à l'auberge de la croix de Malte, sans même obtenir un verre de vin.

Et cette poussée furieuse allait s'écraser plus loin, à l'extrémité méridionale du village, qu'un bouquet d'arbres sépare du fleuve, et où le génie avait, le matin, jeté un pont de bateaux. Un bac se trouvait à droite, la maison du passeur blanchissait, solitaire, dans les hautes herbes. Sur les deux rives, on avait allumé de grands feux, dont les flammes, activées par moments, incendiaient la nuit, éclairant l'eau et les berges d'une lumière de plein jour. Alors apparaissait l'énorme entassement de troupes qui attendaient, pendant que la passerelle ne permettait que le passage de deux hommes à la fois, et que, sur le pont, large au plus de trois mètres, la cavalerie, l'artillerie, les bagages, défilaient au pas, d'une lenteur mortelle. On disait qu'il y avait encore là une brigade du 1er corps, un convoi de munitions, sans compter les quatre régiments de cuirassiers de la division Bonnemain. Et, derrière, arrivait tout le 7e corps, trente et quelques mille hommes, croyant avoir l'ennemi sur les talons, ayant la hâte fébrile de se mettre à l'abri, sur l'autre rive.

Un moment, ce fut du désespoir. Eh quoi! On marchait depuis le matin sans manger, on venait encore de se tirer, à force de jambes, du terrible défilé d'Haraucourt, tout cela pour buter, dans ce désarroi, dans cet effarement, contre un mur infranchissable! Avant des heures peut-être, le tour des derniers venus n'arriverait pas; et chacun sentait bien que, si les Prussiens n'osaient continuer de nuit leur poursuite, ils seraient là dès la pointe du jour. Pourtant, l'ordre de former les faisceaux fut donné, on campa sur les vastes coteaux nus dont les pentes, longées par la route de Mouzon, descendent jusqu'aux prairies de la Meuse. En arrière, couronnant un plateau, l'artillerie de réserve s'établit en bataille, braqua ses pièces vers le défilé, pour en battre la sortie, au besoin. Et, de nouveau, l'attente commença, pleine de révolte et d'angoisse.