Bonapartiste ardent au moment du plébiscite, Delaherche, depuis les premières défaites, avouait que l'empire avait commis des fautes. Mais il défendait encore la dynastie, il plaignait Napoléon III, que tout le monde trompait. Ainsi, à l'entendre, les véritables auteurs de nos désastres n'étaient autres que les députés républicains de l'opposition, qui avaient empêché de voter le nombre d'hommes et les crédits nécessaires.
— Et l'empereur est rentré à la ferme? demanda le capitaine
Beaudoin.
— Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, je l'ai laissé sur son pliant… Il était midi, la bataille se rapprochait, je commençais à me préoccuper de mon retour… Tout ce que je puis ajouter, c'est qu'un général, à qui je montrais Carignan au loin, dans la plaine, derrière nous, a paru stupéfait d'apprendre que la frontière belge était là, à quelques kilomètres… Ah! ce pauvre empereur, il est bien servi!
Gilberte, souriante, très à l'aise, comme dans le salon de son veuvage, où elle le recevait autrefois, s'occupait du capitaine, lui passait le pain grillé et le beurre. Elle voulait absolument qu'il acceptât une chambre, un lit; mais il refusait, il fut convenu qu'il se reposerait seulement une couple d'heures sur un canapé, dans le cabinet de Delaherche, avant de rejoindre son régiment. Au moment où il prenait des mains de la jeune femme le sucrier, Madame Delaherche, qui ne les quittait pas des yeux, les vit nettement se serrer les doigts; et elle ne douta plus.
Mais une servante venait de paraître.
— Monsieur, il y a, en bas, un soldat qui demande l'adresse de
Monsieur Weiss.
Delaherche n'était pas fier, comme on disait, aimant à causer avec les petits de ce monde, par un goût bavard de la popularité.
— L'adresse de Weiss, tiens! c'est drôle… Faites entrer ce soldat.
Jean entra, si épuisé, qu'il vacillait. En apercevant son capitaine, attablé avec deux dames, il eut un léger sursaut de surprise, il retira la main qu'il avançait machinalement déjà, pour s'appuyer à une chaise. Puis, il répondit brièvement aux questions du fabricant, qui faisait le bon homme, ami du soldat. D'un mot, il expliqua sa camaraderie avec Maurice, et pourquoi il le cherchait.
— C'est un caporal de ma compagnie, finit par dire le capitaine, afin de couper court.