Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au feuillage grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues, perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées, montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque grain s'éclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'était plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée de fraises mûres, dont l'odeur avait une légère fumée de vanille.

Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore, contre la rampe de rochers qui commençait là à escalader l'horizon. On entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers gigantesques, dégingandés, étirant leurs branches comme des bras grisâtres las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges repoussant des pieds séchés par l'âge. Ensuite, on marchait entre des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis géants, que leurs baies rouges faisaient ressembler à des mais ornés de pompons de soie écarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. Et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne. C'était un ombrage au charme tout autre, auprès duquel les ombrages du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiède de la lumière tamisée en une poussière d'or volante, une certitude de verdure perpétuelle, une force de parfum continu, le parfum pénétrant de la fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la souplesse pâmée des pays chauds.

-- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!

Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui aussi.

-- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te menais déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est pour nous.

Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant au plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les jupes entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de sa voix flûtée:

-- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les cerises, les groseilles?... Je te préviens que les poires sont encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de même.

Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait commencer par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes de chemin, au milieu d'un gâchis épouvantable de branches. Ce cerisier-là avait de méchantes cerises de rien du tout; les cerises de celui-ci étaient trop aigres; les cerises de cet autre ne seraient mûres que dans huit jours. Elle connaissait tous les arbres.

-- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant un cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à terre comme des colliers de corail accrochés.

Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre arbre, à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut tranquillement couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était glissée là, mangeant sans même se servir des mains, happant des lèvres les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche.