-- Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin. Dès que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbé Caffin, dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais, voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates. Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen, il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand de boeufs. Elle est très heureuse.

La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua:

-- Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté, sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne... Moi, je ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est quitte!... N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai repentir, on fait son salut tout de même?

L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix ferme:

-- Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais!

-- Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier, monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place, moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la séparation, enfin! Ça se passe petit à petit... Au lieu que vous, voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts. Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous tourne sur le coeur.

Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire.

-- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très souvent même, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est pas plus heureuse que vous.

-- Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre debout pour s'éloigner.

La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme. Elle se fâchait, elle criait: