- Eh! Voriau! eh!
Le grand chien noir hésita un instant, la queue battante, cherchant à lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit vers le village. L'abbé Mouret et Frère Archangias le suivirent, en causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement, remontant vers l'église, les surveillant, prêt à se jeter derrière un buisson, s'ils tournaient la tête. Avec une souplesse de couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetière, ce paradis où il y avait des nids, des lézards, des fleurs.
Cependant, tandis que Voriau les devançait sur la route poudreuse, Frère Archangias disait au prêtre, de sa voix irritée:
- Laissez donc! monsieur le curé, de la graine de damnés, ces crapauds-là! On devrait leur casser les reins, pour les rendre agréables à Dieu. Ils poussent dans l'irréligion, comme leurs pères. Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un chrétien. Dès qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout à la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied à l'église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de cailloux!... Menez-moi ça à coups de bâton, monsieur le curé, à coups de bâton!
Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:
- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fût empoisonné. Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça.
- On ne doit jamais désespérer des pécheurs, dit l'abbé Mouret, qui marchait à petits pas, dans sa paix intérieure.
- Non, ceux-là sont au diable, reprit plus violemment le Frère. J'ai été paysan comme eux. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai pioché la terre. Et plus tard, à l'Institution, j'ai balayé, épluché des légumes, fait les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur reproche. Au contraire, Dieu préfère ceux qui vivent dans la bassesse... Mais les Artaud se conduisent en bêtes, voyez-vous! Ils sont comme leurs chiens qui n'assistent pas à la messe, qui se moquent des commandements de Dieu et de l'Église. Ils forniqueraient avec leurs pièces de terre, tant ils les aiment!
Voriau, la queue au vent, s'arrêtait, reprenait son trot, après s'être assuré que les deux hommes le suivaient toujours.
- Il y a des abus déplorables, en effet, dit l'abbé Mouret. Mon prédécesseur, l'abbé Caffin...