VIII.

D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de nouveau, une pluie fine, persistante. L'église lui parut toute grise. Elle passa derrière le maître-autel, s'avança jusqu'à la chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laissés en déroute par les galopins du catéchisme. Le balancier de l'horloge battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour aller frapper à la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait à l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts, elle trouva l'abbé Mouret prosterné au pied du grand Christ saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait les bancs, derrière lui. Albine lui posa la main sur l'épaule.

-- Serge, dit-elle, je viens te chercher.

Le prêtre leva la tête, très pâle, avec un tressaillement. Il resta à genoux, il se signa, les lèvres balbutiantes encore de sa prière.

-- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compté les jours, puis je n'ai plus compté. Voilà des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmènerai..." Donne-moi tes mains, allons-nous en.

Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider à se relever. Lui, se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait calmé le premier frisson de sa chair. Dans la grâce qui l'inondait depuis le matin, ainsi qu'un bain céleste, il puisait des forces surhumaines.

-- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous... Vous aggravez vos souffrances.

-- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte mieux, je suis guérie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais plus malade que je n'étais, pour qu'on vînt te chercher. Je veux bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de quitter le pays, après t'avoir retrouvé, tu ne t'es pas imaginé peut-être que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutôt emporté sur mes épaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien qu'à présent je ne puis vivre ailleurs qu'à ton cou.

Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses d'enfant libre, sans voir la rigidité froide du prêtre. Elle s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:

-- Voyons, décide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, là! Il n'y a pas besoin de tant de réflexions. Je t'emmène, pardi! c'est simple... Si tu désires ne pas être vu, nous nous en irons par le Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetière, nous descendons au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'à le suivre, jusqu'au jardin. Et comme l'on est chez soi, là-bas, au fond! Il n'y a personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes. Le lit est presque à sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec moi, tout à l'heure, nous marcherons doucement, en nous embrassant..." Allons, dépêche-toi. Je t'attends, Serge.