Il était tombé à genoux, la voix coupée par des sanglots, les yeux sur les trois croix du Calvaire, où se tordaient des corps blafards de suppliciés, que le dessin grossier décharnait affreusement. Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.

-- Un soir, dit-elle, par un long crépuscule, j'avais posé ma tête sur tes genoux... C'était dans la forêt, au bout de cette grande allée de châtaigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait à nos pieds, avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel pâlissait lentement. Je te racontais en riant qu'il ôtait sa robe bleue, qu'il mettait sa robe noire à fleurs d'or, pour aller en soirée. Toi, tu guettais l'ombre, impatient d'être seul, sans le soleil qui nous gênait. Et ce n'était pas de la nuit qui venait, c'était une douceur discrète, une tendresse voilée, un coin de mystère, pareil à un de ces sentiers très sombres, sous les feuilles, dans lesquels on s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, à l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-là, le crépuscule apportait, dans sa pâleur sereine, la promesse d'une splendide matinée... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour ne s'en allait pas assez vite à ton gré. Je puis bien le dire maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les yeux. Je goûtais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire. J'avais une haleine régulière que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs avaient une odeur plus forte.

Et comme il restait à genoux, la face inondée de larmes, elle lui saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:

-- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras à mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus insondable. J'y ai trouvé des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles m'ont fait pleurer. J'ai rencontré, dans les allées, des pluies de soleil qui me trempaient d'un frisson de désir. Les roses m'ont parlé de toi. Les bouvreuils s'étonnaient de me voir seule. Tout le jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont déroulé des couches plus douces. J'ai marqué d'une fleur le coin perdu où je veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure large comme un grand lit. De là, on entend le jardin vivre, avec ses arbres, ses eaux, son ciel. La respiration même de la terre nous bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.

Mais il la repoussa. Il était revenu devant la chapelle des Morts, en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant de dix ans, qui agonisait avec une vérité si effroyable. Les clous imitaient le fer, les blessures restaient béantes, atrocement déchirées.

-- Jésus qui êtes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre néant! Dites-lui que nous sommes poussière, ordure, damnation! Ah! tenez! permettez que je couvre ma tête d'un cilice, que je pose mon front à vos pieds, que je reste là immobile, jusqu'à ce que la mort me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera éteint. Je ne verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce monde misérable ne viendra déranger mon âme de votre adoration.

Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains levées.

-- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures... Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles d'amour, de lumière, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent un poison qui change les hommes en bête; tes taillis sont noirs du venin des vipères; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de squelette, toute mangée de vices... Et même quand tu dirais vrai, quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le rêve du paradis, je me défendrais plus désespérément encore contre ton étreinte. C'est la guerre entre nous, séculaire, implacable. Tu vois, l'église est bien petite; elle est pauvre, elle est laide, elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistère de plâtre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-même. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la vallée, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forêts, et les mers, tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout, sans même être ébranlée. Oui, que les broussailles grandissent, qu'elles secouent les murs de leurs bras épineux, et que des pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger les murs, l'église, si ruinée qu'elle soit, ne sera jamais emportée dans ce débordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite église deviendra si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature crèvera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel béant pour recevoir nos âmes, au-dessus des débris abominables du monde!

Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci, très pâle, reculait pas à pas. Quand il se tut, la voix étranglée, elle dit gravement:

-- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant. C'est toi qui m'as faite. Dieu, après avoir permis cela, ne peut nous punir à ce point.