-- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodées... Je veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire. Tu m'aimeras davantage peut-être, lorsque tu me verras belle, mise comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfoncé de travers, avec des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes épaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posément, avec de petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme à ton bras, dans les rues.
-- Es-tu entrée dans les églises, parfois, quand tu étais petite? lui demanda-t-il, à demi-voix, comme s'il eût continué tout haut malgré lui, la rêverie qui l'empêchait de l'entendre. Moi, je ne pouvais passer devant une église sans y entrer. Dès que la porte retombait silencieusement derrière moi, il me semblait que j'étais dans le paradis lui-même, avec des voix d'ange qui me contaient à l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui, j'aurais voulu vivre là, toujours, perdu au fond de cette béatitude.
Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise encore:
-- Je serai comme il plaira à tes caprices. Je faisais de la musique, autrefois; j'étais une demoiselle savante, qu'on élevait pour tous les charmes... Je retournerai à l'école, je me remettrai à la musique. Si tu désires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu n'auras qu'à me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien close, dont nous aurons tiré toutes les draperies. Et tu me récompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lèvres qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser entre tes bras.
-- Oui, oui, murmura-t-il, ne répondant toujours qu'à ses propres pensées, mes grands plaisirs ont d'abord été d'allumer les cierges, de préparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes. Plus tard, j'ai goûté l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je lève la main, c'est pour une bénédiction. Quand j'avance les lèvres, c'est pour un baiser donné à l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne le trouve plus je l'ai offert à Dieu, qui l'a pris.
Elle devint très pâle, les yeux ardents. Elle continua, avec un tremblement dans la voix:
-- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le juges bon, envoyer le garçon au collège. Je garderai la chère blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai à lire. Oh! je me souviendrai, je prendrai des maîtres, si j'ai oublié mes lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu seras heureux, n'est-ce pas? Réponds, dis-moi que tu auras chaud, que tu souriras, que tu ne regretteras rien?
-- J'ai pensé souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des siècles, au fond de leur niche, dit-il à voix très basse. A la longue, ils doivent être baignés d'encens jusqu'aux entrailles... Et moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma sérénité, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goûte à ne pas vivre... Ah! que rien ne me dérange de mon immobilité! Je resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lèvres de granit, impuissant à descendre parmi les hommes. Tel est mon seul désir.
Elle se leva, irritée, menaçante. Elle le secoua, en criant:
-- Que dis-tu? Que rêves-tu là, tout haut?... Ne suis-je pas ta femme? N'es-tu pas venu pour être mon mari?