Le prêtre, qui s'était lavé les mains, recueilli, les lèvres balbutiant une prière, fit un signe de tête affirmatif. La paroisse n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'étoffe d'or. Cette dernière, servant les jours où le blanc, le rouge ou le vert étaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu, où elle la couchait après chaque cérémonie; elle la posa sur le buffet, enlevant avec précaution les linges fins qui en garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix d'or, entouré de larges rayons d'or. Le tissu, limé aux plis, laissait échapper de minces houppettes! les ornements en relief se rongeaient et s'effaçaient. C'était, dans la maison, une continuelle inquiétude autour d'elle, une tendresse terrifiée, à la voir s'en aller ainsi paillette à paillette. Le curé devait la mettre presque tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or seraient usés!
La Teuse, par-dessus la chasuble, étala l'étole, le manipule, le cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait à bavarder, tout en s'appliquant à mettre le manipule en croix sur l'étole, et à disposer le cordon en guirlande, de façon à tracer l'initiale révérée du saint nom de Marie.
- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il faudra vous décider à en acheter un autre, monsieur le curé... Ce n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-même, si j'avais du chanvre.
L'abbé Mouret ne répondait pas. Il préparait le calice sur une petite table, un grand vieux calice d'argent doré, à pied de bronze, qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, où étaient enfermés les vases et les linges sacrés, les Saintes Huiles, les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patène d'argent doré, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinçant les deux plis du voile d'étoffe d'or appareillé à la chasuble, la Teuse s'écria:
- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales pour les blanchir, à part bien sûr, pas dans la lessive... Je ne vous ai pas dit, monsieur le curé: je viens de la mettre en train, la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la dernière fois.
Et pendant que le prêtre glissait un corporal dans la bourse, et qu'il posait sur le voile la bourse, ornée d'une croix d'or sur un fond d'or, elle reprit vivement:
- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu. Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le curé?
Le jeune prêtre la regarda sévèrement.
- Eh! ce n'est pas un péché, continua-t-elle avec son bon sourire. Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je la sers mieux que des polissons qui rient comme des païens pour une mouche volant dans l'église... Allez, j'ai beau porter un bonnet, avoir soixante ans, être grosse comme un tour, je respecte plus le bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre jour, jouant à saute-mouton derrière l'autel.
Le prêtre continuait à la regarder, refusant de la tête.