Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table, qu'il sortit, à l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut trinquer. Sa colère se fondait dans une gaieté goguenarde.

- Ça ne vous empoisonnera pas, monsieur le curé, dit-il. Un verre de bon vin n'est pas un péché... Par exemple, c'est bien la première fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser. Ce pauvre abbé Caffin, votre prédécesseur, refusait de discuter avec moi... Il avait peur.

Et il eut un large rire, continuant:

- Imaginez-vous qu'il s'était engagé à me prouver que Dieu existe... Alors, je ne le rencontrais plus sans le défier. Lui, filait l'oreille basse, je vous assure.

- Comment, Dieu n'existe pas! s'écria l'abbé Mouret, sortant de son mutisme.

- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir... Seulement, je vous préviens que je suis très fort. Il y a là-haut, dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvés de l'incendie du Paradou, tous les philosophes du dix-huitième siècle, un tas de bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, là dedans. Depuis vingt ans, je lis ça... Ah! dame, vous trouverez à qui parler, monsieur le curé.

Il s'était levé. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la terre, le ciel, en répétant solennellement:

- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça sera fini.

Le docteur Pascal avait donné un léger coup de coude à l'abbé Mouret. Il clignait les yeux, étudiant curieusement le vieillard, approuvant de la tête pour le pousser à parler.

- Alors, père Jeanbernat, vous êtes un matérialiste? demanda-t-il.