- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont méchantes...
Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer.

La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté, les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques heures.

- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec un membre cassé.

Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.

Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse, les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette intensité de vie vorace.

- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je touche des bêtes vivantes.

Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron.

- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous. On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les doigts, tu vois!

Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable, avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait.

- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis énormes de la bête.