Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge, semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.
-- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le réveiller.
Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette caresse dans les fleurs.
Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
-- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:
-- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté, que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les mains tendues:
-- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie. Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante d'admiration: