Elle aborda ce dernier, et tout de suite:

—Pas de réponse, l'oncle ne sait rien… Attendons.

Effaré, frémissant encore, Jean la regardait, sans comprendre. Puis, il se souvint: le mariage, le mioche, le consentement de Buteau, toute cette affaire qu'il considérait, deux heures plus tôt, comme avantageuse pour elle et pour lui. Il se hâta de dire:

—Oui, oui, attendons, ça vaut mieux.

La nuit tombait, une étoile brillait déjà au fond du ciel couleur de violette. On ne distinguait, sous le crépuscule croissant, que les rondeurs vagues des premières meules, qui bossuaient l'étendue rase des prairies. Mais les odeurs de la terre chaude s'exhalaient plus fortes, dans le calme de l'air, et les bruits s'entendaient davantage, prolongés, d'une limpidité musicale. C'étaient des voix d'hommes et de femmes, des rires mourants, l'ébrouement d'une bête, le heurt d'un outil; tandis que, s'entêtant sur un coin de pré, les faucheurs allaient toujours, sans relâche; et le sifflement des faux montait encore, large, régulier, de cette besogne qu'on ne voyait plus.

V

Deux ans s'étaient passés, dans cette vie active et monotone des campagnes; et Rognes avait vécu, avec le retour fatal des saisons, le train éternel des choses, les mêmes travaux, les mêmes sommeils.

Il y avait en bas, sur la route, à l'encoignure de l'école, une fontaine d'eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n'ayant que des mares, pour le bétail et l'arrosage. A six heures, le soir, c'était là que se tenait la gazette du pays; les moindres événements y trouvaient un écho, on s'y livrait à des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse depuis la Chandeleur; et, pendant les deux années, les mêmes commérages avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du tout!

Les Fouan, dont la démission de biens avait passionné, vivotaient, si assoupis, qu'on les oubliait. L'affaire en était demeurée là, Buteau s'obstinait, et il n'épousait toujours pas l'aînée des Mouche, qui élevait son mioche. C'était comme Jean, qu'on avait accusé de coucher avec Lise: peut-être bien qu'il n'y couchait pas; mais, alors, pourquoi continuait-il à fréquenter la maison des deux soeurs? Ça semblait louche. Et l'heure de la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalité de Coelina Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Bécu jetait l'une sur l'autre, sous le prétexte de les réconcilier. Puis, en plein calme, venaient d'éclater deux gros événements, les prochaines élections et la question du fameux chemin de Rognes à Châteaudun, qui soufflèrent un terrible vent de commérages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s'en allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir.

Or, justement, le lendemain, M. de Chédeville, député sortant, déjeunait à la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tournée électorale et il ménageait ce dernier, très puissant sur les paysans du canton, bien qu'il fût certain d'être réélu, grâce à son titre de candidat officiel. Il était allé une fois à Compiègne, tout le pays l'appelait «l'ami de l'empereur», et cela suffisait: on le nommait, comme s'il eût couché chaque soir aux Tuileries. Ce M. de Chédeville, un ancien beau, la fleur du règne de Louis-Philippe, gardait au fond du coeur des tendresses orléanistes. Il s'était ruiné avec les femmes, il ne possédait plus que sa ferme de la Chamade, du côté d'Orgères, où il ne mettait les pieds qu'en temps d'élection, mécontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le tard de l'idée pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand, élégant encore, le buste sanglé et les cheveux teints, ils se rangeait, malgré ses yeux de braise au passage du dernier des jupons; et il préparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles.