—Parbleu! reprit M. de Chédeville, lui ne demande qu'une chose, c'est que le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher.
Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille sur la table.
—Voilà le terrible! cria-t-il. D'un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l'autre, l'industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C'est la guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi?
En effet, c'était l'effrayant problème d'aujourd'hui, l'antagonisme dont craque le corps social. La question dépassait de beaucoup les aptitudes de l'ancien beau, qui se contenta de hocher la tête, en faisant un geste évasif.
Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d'un trait.
—Ça ne peut pas finir… Si le paysan vend bien son blé, l'ouvrier meurt de faim; si l'ouvrier mange, c'est le paysan qui crève… Alors, quoi? je ne sais pas, dévorons-nous les uns les autres!
Puis, les deux coudes sur la table, lancé, il se soulagea violemment; et son secret mépris pour ce propriétaire qui ne cultivait pas, qui ignorait tout de la terre dont il vivait, se sentait à une certaine vibration ironique de sa voix.
—Vous m'avez demandé des faits pour vos discours… Eh bien! d'abord, c'est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez là, s'abandonne, parce que son bail est à bout, et qu'il soupçonne votre intention de l'augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et l'on vous vole, rien de plus naturel… Ensuite, il y a, à votre ruine, une raison plus simple: c'est que nous nous ruinons tous, c'est que la Beauce s'épuise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mère!
Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l'autre côté du Loir, était un pays pauvre, de maigre culture, presque sans blé, dont les habitants venaient se louer pour la moisson, à Cloyes, à Châteaudun, à Bonneval; et, aujourd'hui, grâce à la hausse constante de la main-d'oeuvre, voilà le Perche qui prospérait, qui bientôt l'emporterait sur la Beauce; sans compter qu'il s'enrichissait avec l'élevage, les marchés de Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses moutons. Deux ans plus tôt, lorsque le sang de rate les avait décimés, elle avait traversé une crise terrible, à ce point que, si le fléau eût continué, elle en serait morte.
Et il entama sa lutte à lui, son histoire, ses trente années de bataille avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui avaient manqué, il n'avait pu amender certains champs comme il l'aurait voulu, seul le marnage était peu coûteux, et personne autre que lui ne s'en préoccupait. Même histoire pour les fumiers, on n'employait que le fumier de ferme, qui était insuffisant: tous ses voisins se moquaient, à le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait dû adopter celui du pays, l'assolement triennal, sans jachères, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se répandaient. Une seule machine, la machine à battre, commençait à être acceptée. C'était l'engourdissement mortel, inévitable, de la routine; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu'était-ce donc pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés? Un paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une poignée de terre et de la porter à l'analyse d'un chimiste, qui lui aurait dit ce qu'elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu'elle demandait, la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il était avare; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetée dans n'importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou d'avance, il tuerait la terre. Et c'était ainsi que la Beauce, l'antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n'avait que son blé, se mourait peu à peu d'épuisement, lasse d'être saignée aux quatre veines et de nourrir un peuple imbécile.