—Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le maître d'école.

Lecture en fut donnée. C'était une demande d'augmentation, basée sur l'activité qu'il déployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines s'étaient rembrunies, ils se montraient avares de l'argent de la commune, comme si chacun d'eux avait eu à le sortir de sa poche, surtout pour l'école. Il n'y eut pas même de discussion, on refusa net.

—Bon! nous lui dirons d'attendre. Il est trop pressé, ce jeune homme…
Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin.

—Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot à propos de la cure…

Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l'abbé Godard avait déjeuné chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc à celui-ci, qu'il se mettait ainsi en avant? D'ailleurs, sa proposition subit le sort de la demande du maître d'école. Il eut beau faire valoir qu'on était assez riche pour se payer un curé à soi, que ce n'était vraiment guère honorable de se contenter des restes de Bazoches-le-Doyen: tous haussaient les épaules, demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non! il faudrait réparer le presbytère, un curé à soi coûterait trop cher; et une demi-heure de l'autre, par dimanche, suffisait.

Le maire, blessé de l'initiative de son adjoint, conclut:

—Il n'y a pas lieu, le conseil a déjà jugé… Et maintenant à notre chemin, il faut en finir… Delhomme, ayez donc l'obligeance d'appeler M. Lequeu. Est-ce qu'il croit, cet animal, que nous allons délibérer sur sa lettre jusqu'à ce soir?

Lequeu, qui attendait dans l'escalier, entra d'un air grave; et, comme on ne lui fit pas connaître le sort de sa demande, il demeura pincé, inquiet, gonflé de sourdes insultes: ah! ces paysans, quelle sale race! Il dut prendre dans l'armoire le plan du chemin et venir le déplier sur la table.

Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des années, il traînait là. Mais ils ne s'en rapprochèrent pas moins tous, ils s'accoudèrent, songèrent une fois de plus. Le maire énumérait les avantages, pour Rognes: une pente douce permettant aux voitures de monter à l'église; puis, deux lieues épargnées, sur la route actuelle de Châteaudun qui passait par Cloyes; et la commune n'aurait que trois kilomètres à sa charge, leurs voisins de Blanville ayant voté déjà l'autre tronçon, jusqu'au raccordement avec la grand'route de Châteaudun à Orléans. On l'écoutait, les yeux restaient cloués sur le papier, sans qu'une bouche s'ouvrît. Ce qui avait empêché le projet d'aboutir, c'était avant tout la question des expropriations. Chacun y voyait une fortune, s'inquiétait de savoir si une pièce à lui était touchée, s'il vendrait de sa terre cent francs la perche à la commune. Et, s'il n'avait pas de champ entamé, pourquoi donc aurait-il voté l'enrichissement des autres? Il se moquait bien de la pente plus douce, de la route plus courte! Son cheval tirerait davantage, donc!

Aussi Hourdequin n'avait-il pas besoin de les faire causer, pour connaître leur opinion. Lui ne désirait si vivement ce chemin que parce qu'il passait devant la ferme et desservait plusieurs de ses pièces. De même, Macqueron et Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient au vote. Cela faisait trois; mais ni Clou, ni l'autre conseiller, n'avaient intérêt dans la question; et, quant à Lengaigne, il était violemment opposé au projet, n'ayant rien à y gagner d'abord, désespéré ensuite que son rival, l'adjoint, y gagnât quelque chose. Si Clou et l'autre, douteux, votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet. Enfin, la discussion commença.