Jean fit claquer son fouet en riant.
—On ne sait pas, il est si malin!
Buteau n'avait pas semblé les voir, bien qu'il les eût reconnus de loin. Il marchait, l'échine ronde; et tous deux le regardèrent s'éloigner, en songeant, sans le dire, qu'on allait pouvoir s'expliquer. Dans la cour du Bon Laboureur, Françoise, restée muette, descendit la première, par une roue de la carriole. Cette cour était déjà pleine de voitures dételées, posées sur leurs brancards, tandis qu'un bourdonnement d'activité agitait les vieux bâtiments de l'auberge.
—Alors, nous y allons? demanda Jean, quand il revint de l'écurie, où il avait accompagné son cheval.
—Bien sur, tout de suite.
Pourtant, dehors, au lieu de gagner directement, par la rue du Temple, le marché des bestiaux, qui se tenait sur la place Saint-Georges, le garçon et les deux filles s'arrêtèrent, flânèrent le long de la rue Grande, parmi les marchandes de légumes et de fruits, installées aux deux bords. Lui, coiffé d'une casquette de soie, avait une grande blouse bleue, sur un pantalon de drap noir; elles également endimanchées, les cheveux serrés dans leurs petits bonnets ronds, portaient des robes semblables, un corsage de lainage sombre sur une jupe gris-fer, que coupait un grand tablier de cotonnade à minces raies roses; et ils ne se donnaient pas le bras, ils marchaient à la file, les mains ballantes, au milieu des coudoiements de la foule. C'était une bousculade de servantes, de bourgeoises, devant les paysannes accroupies, qui, venues chacune avec un ou deux paniers, les avaient simplement posés et ouverts par terre. Ils reconnurent la Frimat, les poignets cassés, ayant de tout dans ses deux paniers débordants, des salades, des haricots, des prunes, même trois lapins en vie. Un vieux, à côté, venait de décharger une carriole de pommes de terre, qu'il vendait au boisseau. Deux femmes, la mère et la fille, celle-ci, Norine, rouleuse et célèbre, étalaient sur une table boiteuse de la morue, des harengs salés, des harengs saurs, un vidage de fonds de baril dont la saumure forte piquait à la gorge. Et la rue Grande, si déserte en semaine, malgré ses beaux magasins, sa pharmacie, sa quincaillerie, surtout ses Nouveautés parisiennes, le bazar de Lambourdieu, n'était plus assez large chaque samedi, les boutiques combles, la chaussée barrée par l'envahissement des marchandes.
Lise et Françoise, suivies de Jean, poussèrent de la sorte jusqu'au marché à la volaille, qui était rue Beaudonnière. Là, des fermes avaient envoyé de vastes paniers à claire-voie, où chantaient des coqs et d'où sortaient des cous effarés de canards. Des poulets morts et plumés, s'alignaient dans des caisses, par lits profonds. Puis, c'étaient encore des paysannes, chacune apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses quelques douzaines d'oeufs, ses fromages, les grands maigres, les petits gras, les affinés, gris de cendre. Plusieurs étaient venues avec deux couples de poules liées par les pattes. Des dames marchandaient, un gros arrivage d'oeufs attroupait du monde devant une auberge, Au Rendez-vous des Poulaillers. Justement, parmi les hommes qui déchargeaient les oeufs, se trouvait Palmyre; car, le samedi, lorsque le travail manquait à Rognes, elle se louait à Cloyes, portant des fardeaux à se rompre les reins.
—En voilà une qui gagne son pain! fit remarquer Jean.
La foule augmentait toujours. Il arrivait encore des voitures par la route de Mondoubleau. Elles défilaient au petit trot sur le pont. A droite et à gauche, le Loir se déroulait, avec ses courbes molles, coulant au ras des prairies, bordé à gauche des jardins de la ville, dont les lilas et les faux-ébéniers laissaient pendre leurs branches dans l'eau. En amont, il y avait un moulin à tan, au tic-tac sonore, et un grand moulin à blé, un vaste bâtiment que les souffleurs, sur les toits, blanchissaient d'un vol continu de farine.
—Eh bien! reprit Jean, y allons-nous?