M. Charles demeurait frémissant. Il était allé se regarder dans la glace, d'un mouvement inquiet; et il revenait, satisfait de lui.
—Où donc? Ah! oui, à votre mariage… C'est très bien ça, mes enfants, de vous marier… Comptez sur moi, j'irai; mais je ne vous promets pas d'amener Élodie, parce que, vous savez, à une noce, on en lâche… Hein? la garce, vous l'ai-je flanquée dehors! C'est qu'il ne faut pas que les femmes m'embêtent!… Au revoir, comptez sur moi.
Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, acceptèrent, après les refus et les insistances d'usage. Il ne restait de la famille que Jésus-Christ à inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouillé avec tous, inventant les plus sales affaires pour déconsidérer les siens; et l'on se décida à l'écarter, en tremblant qu'il ne s'en vengeât par quelque abomination.
Rognes était dans l'attente, ce fut un événement que ce mariage différé si longtemps. Hourdequin, le maire, se dérangea; mais, prié d'assister au repas du soir, il dut s'excuser, forcé justement, ce jour-là, d'aller coucher à Chartres pour un procès; et il promit que Mme Jacqueline viendrait, puisqu'on lui faisait aussi la politesse de l'inviter. On avait songé un instant à convier l'abbé Godard, afin d'avoir du monde bien. Seulement, dès les premiers mots, le curé s'emporta, parce qu'on fixait la cérémonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand'messe, une fondation, à Bazoches-le-Doyen: comment voulait-on qu'il fût à Rognes le matin? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s'entêtèrent; elles ne parlèrent pas d'invitation, il finit par céder; et il vint à midi, si furieux, qu'il leur lâcha leur messe dans un coup de colère, ce dont elles restèrent blessées profondément.
D'ailleurs, après des discussions, on avait résolu que la noce se ferait très simple, en famille, à cause de la situation de la mariée, avec son petit de trois ans bientôt. Pourtant, on était allé chez le pâtissier de Cloyes commander une tourte et le dessert, en se résignant à mettre dans ce dessert toute la dépense, pour montrer qu'on savait faire sauter les écus, lorsque l'occasion s'en présentait: il y aurait, comme à la noce de l'aînée des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gâteau monté, deux crèmes, quatre assiettes de sucreries et de petits fours. A la maison, on aurait une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sautés, quatre lapins en gibelotte, du boeuf et du veau rôti. Et cela pour une quinzaine de personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S'il en restait le soir, on le finirait le lendemain.
Le ciel, un peu couvert le matin, s'était éclairci, et le jour s'achevait dans une tiédeur et une limpidité heureuses. On avait dressé le couvert au milieu de la vaste cuisine, en face de l'âtre et du fourneau, où rôtissaient les viandes, où bouillaient les sauces. Les feux chauffaient tellement la pièce, qu'on laissait larges ouvertes les deux fenêtres et la porte, par lesquelles entrait la bonne odeur pénétrante des foins, fraîchement coupés.
Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. A trois heures, il y eut une émotion, lorsque parut la voiture du pâtissier, qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le dessert sur la table pour le voir. Et justement, la Grande arrivait, en avance: elle s'assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le manger de ses yeux durs. S'il était permis de tant dépenser! Elle n'avait rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir.
Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de témoin, le vieux Fouan, Delhomme accompagné de son fils Nénesse, tous en redingote et en pantalon noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu'ils ne quittaient pas, jouaient au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la veille Élodie à son pensionnat de Châteaudun; et, sans y prendre part, il s'intéressa au jeu, il émit des réflexions judicieuses.
Mais, à six heures, lorsque tout se trouva prêt, il fallut attendre Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu'elles avaient retroussées avec des épingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise était en bleu, Françoise en rose, des soies d'un ton dur, démodées, que Lambourdieu leur avaient vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la dernière nouveauté de Paris. La mère Fouan avait sorti la robe de popeline violette qu'elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et Fanny, vêtue de vert, portait tous ses bijoux, sa chaîne et sa montre, une broche, des bagues, des boucles d'oreilles. A chaque minute, une des femmes sortait sur la route, courait jusqu'au coin de l'église, pour voir si la dame de la ferme n'arrivait pas. Les viandes brûlaient, la soupe grasse, qu'on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin, il y eut un cri.
—La voilà! la voilà!