Ce fut alors que Delhomme, devant cet abandon du vieux, exploité, malade de solitude, eut l'idée de le prendre. Pourquoi ne vendrait-il pas la maison et n'habiterait-il pas chez sa fille? Il n'y manquerait de rien, on n'aurait plus les deux cents francs de rente à lui payer. Le lendemain, Buteau, ayant appris cette offre, accourut, en fit une semblable, avec tout un étalage de ses devoirs de fils. De l'argent pour le gâcher, non! mais du moment qu'il s'agissait de son père tout seul, celui-ci pouvait venir, il mangerait et dormirait, à l'aise. Au fond, sa pensée dut être que sa soeur n'attirait le vieux que dans le calcul de mettre la main sur le magot soupçonné. Lui-même pourtant commençait à douter de l'existence de cet argent, flairé en vain. Et il était très partagé, il offrait son toit par orgueil, en comptant bien que le père refuserait, en souffrant à l'idée qu'il accepterait peut-être l'hospitalité des Delhomme. Du reste, Fouan montra une grande répugnance, presque de la peur, pour la première comme pour la seconde des deux propositions. Non! non! valait mieux son pain sec chez soi que du rôti chez les autres: c'était moins amer. Il avait vécu là, il mourrait là.

Les choses allèrent ainsi jusqu'à la mi-juillet, à la Saint-Henri, qui était la fête patronale de Rognes. Un bal forain, couvert de toile, s'installait d'ordinaire dans les prés de l'Aigre; et il y avait, sur la route, en face de la mairie, trois baraques, un tir, un camelot vendant de tout, jusqu'à des rubans, et un jeu de tournevire, où l'on gagnait des sucres d'orge. Or, ce jour-là, M. Baillehache, qui déjeunait à la Borderie, étant descendu causer avec Delhomme, celui-ci le pria de l'accompagner chez le père Fouan, pour lui faire entendre raison. Depuis la mort de Rose, le notaire conseillait également au vieillard de se retirer près de sa fille et de vendre la maison inutile, trop grande à cette heure. Elle valait bien trois mille francs, il offrait même d'en garder l'argent et de lui en payer la rente, par petites sommes, au fur et à mesure de ses menus besoins.

Ils trouvèrent le vieux dans son effarement habituel, piétinant au hasard, hébété devant un tas de bois, qu'il voulait scier, sans en avoir la force. Ce matin-là, ses pauvres mains tremblaient plus encore que de coutume, car il avait eu, la veille, à subir une rude attaque de Jésus-Christ, qui, pour lui faire vingt francs, en vue de la fête du lendemain, était venu jouer le grand jeu, beuglant à le rendre fou, se traînant par terre, menaçant de se percer le coeur d'un coutelas, apporté exprès dans sa manche. Et il avait donné les vingt francs, il l'avoua tout de suite au notaire, d'un air d'angoisse.

—Dites, est-ce que vous feriez autrement, vous? Moi, je ne peux plus, je ne peux plus!

Alors, M. Baillehache profita de la circonstance.

—Ce n'est pas tenable, vous y laisserez la peau. A votre âge il est imprudent de vivre seul; et, si vous ne voulez pas être mangé, il faut écouter votre fille, vendre et aller chez elle.

—Ah! c'est aussi votre conseil, murmura Fouan.

Il jetait un regard oblique sur Delhomme, qui affectait de ne pas intervenir. Mais, quand celui-ci remarqua ce regard de défiance, il parla.

—Vous savez, père, je ne dis rien, parce que vous croyez peut-être que j'ai intérêt à vous prendre…. Fichtre, non! ce sera un rude dérangement…. Seulement, n'est-ce pas? ça me fâche, de voir que vous vous arrangez si mal, quand vous pourriez être si à l'aise.

—Bon, bon, répondit le vieux, faut y réfléchir encore…. Le jour où ça se décidera, je saurai bien le dire.