Les deux hommes, nez à nez, se mangeaient. Et, brusquement, il y eut une détente, leur fureur tomba.

—Faut s'expliquer, entrons boire un verre, dit Jésus-Christ.

—Pas le sou, dit Bécu.

Alors, l'autre, très gai, sortit une première pièce de cinq francs, la fit sauter, se la planta dans l'oeil.

—Hein? cassons-la, père la Joie!… Entre donc, vieille tripe! C'est mon tour, tu payes assez souvent.

Ils entrèrent chez Lengaigne, ricanant d'aise, se poussant d'une grande tape affectueuse. Cette année-là, Lengaigne avait eu une idée: comme le propriétaire du bal forain refusait de venir monter sa baraque, dégoûté de n'avoir pas fait ses frais, l'année précédente, le cabaretier s'était lancé à installer un bal dans sa grange, contiguë à la boutique, et dont la porte charretière ouvrait sur la route; même il avait percé la cloison, les deux salles communiquaient maintenant. Et cette idée lui attirait la clientèle du village entier, son rival Macqueron enrageait, en face, de n'avoir personne.

—Deux litres tout de suite, chacun le sien! gueula Jésus-Christ.

Mais, comme Flore le servait, effarée, radieuse de tant de monde, il s'aperçut qu'il avait coupé la lecture d'une lettre que Lengaigne faisait à voix haute, debout au milieu d'un groupe de paysans. Interrogé, celui-ci répondit avec importance que c'était une lettre de son fils Victor, écrite du régiment.

—Ah! ah! le gaillard! dit Bécu intéressé. Et qu'est-ce qu'il raconte? Faut nous recommencer ça.

Lengaigne alors recommença sa lecture.