—Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi!… Ça en ferait, une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres!
On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très affectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on davantage, à mesure que le vêlage approchait: des soupes chaudes, des sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure. Ce n'était pas seulement qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant.
Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écouler. Dans le ménage, Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle, n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s'échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la maison. Et, un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas aller bien loin, maintenant.
Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l'étable avec sa soeur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l'enflure de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.
—Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliée en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le punir, elle récriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches qui la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle piétinait, en répétant qu'elle voulait faire rentrer ça.
Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souffrances grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était, pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bête, l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit, Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusquement soulagée: ce n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes; mais elle fut persuadée qu'elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa soeur veillèrent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brûlants sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernière achetée au marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.
Au soleil levant, Françoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue.
—Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça?
—Mais depuis douze heures.
La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient les deux autres.